— Je parlerai presque de même, dit à son tour le roi Balthasar, si grand et dont les membres au repos montraient de façon effrayante leur vigueur attentive. J'étais saoul de massacre et de sang, gorgé de mes plus chères abominations, et je cherchais un dieu qui m'assurât dans ma puissance, qui sût rendre heureuse mon ivresse et certaine ma victoire. Mais les dieux de mes ancêtres se refusèrent à toute supplication : ils restaient muets, ils ne me reconnaissaient pas ; moi-même, je les reconnaissais à peine. Le dernier d'entre eux, le plus ancien, le plus vénéré, ne me montra que l'image d'un tronc de bois dégrossi. Alors je sentis monter en moi le courroux, à tel point que j'insultai ce dieu de mes pères et le fendis d'un coup de hache, de pied en cap…

« Au même instant, je vis l'étoile qui m'appelait. Ma grande colère fondit sous ses rayons, mais comme je me trouvais seul dans la forêt de mes dieux, je dus partir sans escorte et n'eus que le temps de choisir un présent pour celui que nous allons voir tous les trois, le géant immense à la voix de tonnerre, au poil fauve, aux yeux jaunes, qui parcourt le monde à grands pas, semant les désastres et les maléfices, les pestes et les fièvres, et dont nous contemplerons avant peu la face terrible, et à qui nous rendrons hommage. »

Une expression inquiète passa sur le visage de Gaspard et de Melchior.

« Frère, dit Melchior, ce présent, quel est-il? Celui que j'ai choisi est modeste, il est tout petit, il tient dans un léger coffret de bois précieux dont un enfant ferait son jouet…

— Le mien, dit Balthasar, je l'imaginais d'abord lourd et magnifique, chargé sur des bêtes de somme, cependant, comme le tien, mon frère, il est tout petit, il n'est en vérité qu'une parcelle de métal enveloppée dans un tissu de paille. Voyez tous les deux : j'ai honte de le dire, mon présent est bien peu de chose.

— Nous avons agi, dit Gaspard, de façon toute pareille, car le présent que je porte entre mes mains est enfermé dans une minime fiole de cristal. Je n'ai pas trouvé mieux comme offrande à celui que nous adorerons demain.

— Cette fiole, ce tissu de paille, ce léger coffret, dit Melchior, avouons ce qu'ils contiennent : nous jugerons ainsi de la vertu de nos présents en les comparant d'un cœur sincère.

— Tu parles avec sagesse, » dit Balthasar.

Et sa grosse voix devint plus forte, tout à coup.

« Je t'apprendrai donc pourquoi j'ai choisi en guise de présent une parcelle d'or. L'or est la plus belle chose qui soit au monde. Celui que nous cherchons, si puissant déjà, trouvera dans l'or un surcroît de puissance. L'or est le métal des dieux et des rois : il les couronne, il orne leur sceptre et leur diadème, il fait leurs médailles, il se plie, enserrant une pierre rare, à former leur anneau. L'or est la force divine ; il éblouit le regard des hommes ; le soleil qui brille au ciel a pénétré le sol dès les premiers jours sous la figure de l'or ; il sommeille là, mais il reste vivant et, de même que le soleil réchauffe l'air, fait éclore les fleurs, mûrir les fruits, de même, mué en or, il fertilise le sein de la terre, ouvre les graines ensevelies, les change en moissons qui gardent sa couleur, et réchauffe, quels que soient le temps et la saison, les cadavres couchés dans l'argile étroite. »