Il se tut ; ses lourdes mains serrées l'une dans l'autre comme pour aider sa pensée à s'exprimer mieux, restèrent, désormais, sans usage.
« Mon choix fut différent, dit Melchior. Celui que nous cherchons sera si grand que nos paroles ne l'atteindront guère. Une voix venue de trop bas se dissipe dans la brise. Pour porter sûrement notre supplique vers lui, si haut dans les cieux, il faut une aide, il faut une aile auxiliaire. — J'apporte, dans ce petit coffret de bois couleur de rose, quelques grains d'encens seulement. Touché par la flamme, l'encens devient fumée odorante et cette fumée monte, répandant son parfum alentour. Nos prières seront cette fumée, seront cette senteur, et lorsque notre chant d'imploration aura défailli, sur nos lèvres, il montera encore, il se répandra encore. Celui qu'il faut atteindre et qui nous domine le verra monter, le humera avec délice ; par ce parfum, il devinera la fleur humaine qui s'ouvre à lui. »
Ce fut alors que Gaspard dit d'une voix timide :
« S'il est si grand, s'il est si bon, s'il comprend la douleur des hommes, il souffrira aussi de la douleur des hommes. Je l'avais pressenti ; c'est pourquoi, en place des joyaux, des perles rondes, des rubis de sang, des émeraudes d'eau dormante que je pensais offrir, je n'apporte, réchauffée depuis tant de jours entre mes mains, qu'une humble fiole de cristal où dorment quelques gouttes de ce baume que l'on appelle la myrrhe. Dans mon royaume, c'est avec la myrrhe que les prêtres sont consacrés, mais elle sert surtout à panser les blessures. Celui que nous allons adorer devra souffrir, un jour, puisqu'il doit, dès aujourd'hui, nous comprendre et partager le trouble qui nous confond. Il sera la victime des maux dont nous sommes accablés. Tout occupé des plaies humaines, comment songerait-il à soigner les siennes? Je lui offre ce peu de myrrhe pure afin que sa douleur soit allégée. »
Ils se turent tous trois. L'heure était calme ; l'étoile, dans un ciel obscurci, brillait seule sur l'étable fermée.
Voici venir l'instant que les trois rois attendent : la porte s'entr'ouvre, (peut-être l'air est-il étouffant dans cette étable,) et l'on peut vaguement apercevoir, parmi l'ombre dorée, une crèche que la paille illustre de tons jaunes. A droite, un bœuf rumine ; à gauche, un âne balance lentement sa tête et ses longues oreilles ; tout au fond une femme assise tient entre ses bras un petit enfant. Un homme, debout dans le coin de droite, près du bœuf, veille sur eux avec vigilance et modestie.
Gaspard, Melchior et Balthasar restaient stupéfaits, immobiles : ils n'osaient approcher… Quoi! c'était donc là le Seigneur redoutable que de si loin ils venaient adorer? c'était là le guerrier invincible, suant le sang et brandissant la torche, que rêvait Balthasar? le sage averti de toutes les sciences, de tous les mystères du monde et de l'esprit, que Melchior se figurait? l'interprète divin du cœur de l'homme, à qui nulle douleur, nul égarement n'échappe, qu'avait imaginé Gaspard? — C'était là ce résumé de force, de sapience et de pénétration subtile : un enfant nouveau-né dans les bras de sa mère!…
Ils retenaient leur souffle ; les arbres mêmes avaient cessé de bruire et, dans l'absolu silence de cette minute, les trois rois entendirent, (s'exprimant par quels vocables, ils l'ignoraient tout à fait,) mais ils entendirent clairement les voix alternées de l'âne et du bœuf se parlant à quelques pas l'un de l'autre.