« Orphée! Orphée! »

Le vocable se dessine sur toutes les lèvres ; chacun le redit :

« Orphée! Orphée! »

La vie afflue de nouveau, ranimant les apparences. — Le géant couché s'étire ; ses gestes maladroits cherchent à se reconnaître ; de la gueule du lion coule un rauquement obscur ; redressé sur ses sabots de bête, le centaure sagittaire penche son torse humain vers le carquois tombé, vers les flèches éparses, et celui qui tenait l'urne vide en effleure de ses lèvres le rebord… Est-elle pour toujours desséchée?

Orphée joue de la lyre.

Chacun écoute, chacun renaît suivant le rythme pur, chacun regarde autour de lui, comme libéré de ses chaînes. — Hélas! à quoi bon? Ils cèdent à la surprise d'un écho du passé, mais n'aperçoivent que ce qu'ils pouvaient, hier, apercevoir : tout est de même, rien ne les console dans le spectacle offert, rien ne leur permet vraiment d'espérer, rien, ni le bleu mouillé de l'herbe, ni les fleurs de la prairie, ni les ondes scintillantes du lait. L'ennui ne se déprend pas de leur âme et le regret les désole, du temps qui fut. — Seul, en ce vertigineux domaine, paraît indifférent le jeune homme quêteur d'un reflet illusoire et qui ne cesse point de sourire avidement.

Mais Orphée joue encore.

Les trois bergers l'entendent bien, cette harmonie descendue vers eux : ils l'accueillent en leur cœur, elle les charme, les exalte, ils vibrent à l'unisson, devinant quelque chose et ne sachant quoi, mais confiants en une musique nourrie de mystérieuses promesses dont ils pressentent l'acquit.

Ceux de là-haut ont une foi moins sûre. Réveillés un instant de leur sommeil simulé, déjà ils y retombent. — Le lion ne grogne plus ; le taureau, le bélier ont fait à peine quelques pas sur l'herbe que le dragon battait si faiblement de sa queue ; le cygne avait gonflé ses plumes, le dauphin s'était rapproché de la rive, la femme coiffée d'or tâchait de démêler sa somptueuse chevelure… Ils renoncent aussitôt. Leur douleur s'exprime en une lamentation où diverses voix se croisent et se plaignent de même.

« Tout se tait, tout se flétrit et se fige! rien ne chante ni ne palpite dans les cieux.