Cette fois, Orphée, jouant de la lyre, va leur répondre en chantant aussi. — Sur le pré bleu, il marche à grands pas souples ; il s'arrête devant Orion, devant le Cygne, devant le Sagittaire, devant chacun des hôtes de ce lieu funèbre. A chacun il adresse un chant afin de ranimer son esprit et son corps. Il supplie, évoque le passé, exhorte, malmène ou satirise, et les cordes vibrantes donnent à la grande voix son juste accompagnement.


« Vous avez tous abusé de vos songes, mais vos songes revivront s'il vous plaît vous-mêmes de revivre…

« Toi, si blanc, que fais-tu là, sur l'onde blanche, en cette pose invariable? N'es-tu donc plus celui que j'ai connu? Rappelle l'ancien souvenir des heures de gloire où t'animait un esprit divin! Gros cygne gonflé d'orgueil à cause de la célèbre aventure que tu te répétais sans cesse, jour et nuit, dont tu te vantais à tout venant, fût-il un dieu, la belle image est-elle obscurcie? Sur le lit de pourpre, Léda surprise, incertaine d'abord, puis éperdue, amoureuse, gémissante, et le rouge de sa bouche mouvante, et le mauve profond de ses yeux… tout cela, de si haut renom, est-il donc oublié? N'aurais-tu pas tenu, entre tes rémiges pressées, tant que dura l'heure illustre, la fille de Tyndare? »

Mais le cygne, dont s'était lentement déroulé le noble col, abrita de nouveau sa tête sous son aile.


Une main tendue frôlait le vêtement d'Orphée, une main qui suppliait, tandis que s'élevait un timide murmure :

« Ne leur parle pas! ne leur chante rien! la tâche est superflue : regarde-moi ; je n'ose me lever, je n'ose toucher à la massue que l'herbe recouvre. Je ne veux même plus penser aux jours passés, tant leur mémoire me fatigue et tant elle m'ennuie.

— Toi! s'écria Orphée ; c'est toi que je trouve à terre! c'est toi qui parles bas comme l'enfant grondé! »

Il se tut, frappé de honte à ce spectacle, mais le géant ne fit pas un mouvement.