« C'est toi, reprit Orphée, qui parcourais la terre en tous sens, qui ne t'arrêtais que pour vaincre le monstre sanglant ou baiser une bouche humide! toi, toute la force agissante! »
Le héros désabusé répondit à petit bruit :
« Orphée! c'est toi qui, si longtemps, délaissas les sept cordes! qui ne chantais plus tes rêves et ton désir! toi, toute l'harmonie! »
Orphée avait bien entendu le reproche ; pourtant, quand il chanta de nouveau, ce fut en vain. Ni l'horrible image du sanglier dévastant Erymanthe, ni le vol sinistre des oiseaux tournoyant au-dessus du Stymphale, ne surent émouvoir le visage d'Hercule, non plus que le rappel de la biche onglée d'airain, lancée à travers champs, tout le long d'un long jour. — Hercule n'écoute plus ces noms délicieux à dire : Déjanire, Iole, Hippolyte ; ceux des trois filles gardiennes du jardin où luisaient les pommes le laissent indifférent ; celui même d'Hébé ne fait pas trembler sa bouche et il semble avoir tout à fait oublié les chaînes dont il lia Cerbère pour le ramener de l'Erèbe!
« Tu ne resteras pas ainsi! disait Orphée. Regarde ton ennemi de jadis, le pire, le plus petit : le crabe noir qui voulut te blesser de sa pince, quand tu te mesurais avec l'hydre, dans les marais de Lerne… Ecrase-le!
— Certes non! dit Hercule. Nous vivons en paix, le cancer et moi, depuis tant d'années! Laisse-nous… »
Navré de douleur, Orphée s'éloigna, mais il perçut encore la dernière parole du géant accablé :
« Tais-toi!… tu nous importunes! »
Des voix bruissaient autour d'Orphée, étouffant presque son chant. Il y distinguait, passant de bouche en bouche, la même plainte, toujours :
« Tais-toi! ton chant ne sert de rien!…