Orphée hausse d'abord les épaules et passe… brusquement il s'arrête ; il songe.

« Si l'onde frissonne encore sous ma voix, c'est donc qu'elle écoute ma voix? Ne pourrais-je chanter pour l'onde?… »

Il s'approche de la rive mousseuse ; il regarde le fleuve de lait. Peut-être saura-t-il l'émouvoir… Quand tous lui disent de se taire, qu'il les lasse, qu'il les excède, l'onde lactée voudra-t-elle accueillir sa voix, la comprendre, cette onde faite de brasillements blancs, de scintillations, de rayons de lune fondus, cette bouillie originelle d'étoiles, ce brouet de clartés nocturnes?…

« Ondes de lait, je vous implore! Ecoutez-moi, fluentes ondes, ondes lentes, ondes fécondes, ondes qui retenez un secret! »

La lyre persuasive suppliait.

« Pourquoi cette sourde agonie, qui ne pleure ni ne gémit, qui se déprend de la vie en un faux assoupissement? »

La lyre douloureuse quêtait une réponse.

« Souvenez-vous de la beauté, des trompettes claires de l'été, des brises, du chant des fontaines!… Hélas! ils n'osent en parler! Chacun s'endort ici, le cœur navré ; chacun renonce. »

La lyre pleurait, la lyre rythmait les sanglots d'Orphée.

« Tout le ciel a froid ; un long hiver s'étend sur la prairie bleue ; nulle fleur ne la décore plus, nul fruit n'y brille… O temps radieux où s'entr'ouvrait la jeune rose, où le lys levait sa tête pure, où la violette invisible confiait ses senteurs! saison des pommes vernies, des olives grasses, des oranges d'or! savoureuse mémoire! »