Dans le bestiaire, nul ne prit garde à ces chants.

« Le froid les a saisis, dit Orphée ; leurs rêves se racornissent comme les feuilles en automne. Bientôt ils ne seront que statues ignorantes des couleurs, des senteurs, de l'harmonie, indifférentes aux caresses et que le soleil ne réchaufferait pas. Moi-même, je défaille, ma voix se perd dans le silence, mes accords n'engendrent plus d'échos… Vous, cependant, belles ondes vivantes, m'entendez-vous? »

Afin de compléter la demande et d'en parfaire l'accent, la lyre vibra comme un cri :

« Ondes! m'entendez-vous? »


Or il arriva ceci que le fleuve de lait se prit à foisonner mystérieusement. Toujours mousseuse sur ses bords, la masse liquide semblait soulevée par quelque force intérieure, gonflée par un flux secret, à la façon des sources. Elle augmentait, elle défaillait, montait, fléchissait encore, palpitait lentement, et de partout une buée s'élevait d'elle, formant un nuage diffus. Le fleuve bouillonnait, le fleuve dégageait ses vapeurs, tandis que, sur l'effervescente surface, la brume s'amplifiait, nourrie de clartés pâles et de blanches étincelles.

Le visage d'Orphée semblait rajeuni : une expression nouvelle s'y révélait, de joie, de curiosité fiévreuse, de passionné désir, et tandis que les autres écoutaient avec torpeur l'ample harmonie perdue, la brume s'animait, prenait cette harmonie en elle et naissait à la vie. La lumière éparse affluait au cœur du nuage suspendu sur l'onde lactée, elle s'y rassemblait en un brillant noyau, un foyer de vive blancheur, tandis que les vapeurs d'alentour perdaient de leur éclat.

Il ne reste plus qu'une buée vague, sans bords, un duvet nébuleux qui se fondra bientôt ou se dispersera… rien d'autre… mais, en son milieu, ce foyer, ce noyau, cette splendide amande aiguise sa lueur, se concentre, se purifie. Elle brille déjà, elle va rayonner… une étoile, assurément!… et la brume l'environne de ses chatoyantes fumées, l'encercle d'une auréole humide, d'une gloire!

L'étoile jette ses feux, l'étoile se dégage de la nue, l'étoile domine le pré d'azur.

« Elle est à nous! » s'écrie Orphée.