— Avec moins d'honneur que lui, je vous en conjure, qui fut enseveli de façon indigne!
— Mais moi… moi, je resterai seul, et c'est un mal que je ne saurais plus souffrir. Avant de t'avoir vue, j'étais seul au milieu d'une foule prosternée, seul debout… Un soir, tu vins t'appuyer à moi, te reposer sur moi, te lier à moi ; je sentais ta force augmenter ma force, ta sève se mêler à ma sève, tes bras m'enchaîner… Mon bonheur naissait, le bonheur de l'esclave, peut-être… eh! qu'importe : j'étais heureux! Vivre seul, de nouveau, sans ma souple liane, non, je ne pourrais! »
Il s'était accroupi près d'elle. Il se tenait auprès d'elle, tandis qu'elle, assise à terre, immobile, pressait le sol de ses mains, la face levée, les yeux au loin.
Un homme qui n'ose, un homme tendre, un homme qui voudrait se révolter et qui ne peut…
Une femme qui attend…
Le soir tombait, équivoque et doux, tiède, un peu mauve ; de tout le parc montaient des vapeurs odorantes ; quelques rossignols se comptèrent en divers lieux par de petits préludes, tandis que, sur les terrasses, un chœur de voix tristes se répandait comme une brume, la voix des esclaves revenant de la cueillette des fruits, chargés de paniers lourds, plainte harmonieuse et désespérée qui se perdait dans l'ombre naissante. — Soudain, une troupe de zèbres traversa la prairie en un galop désordonné, avec des reniflements, des pétarades, des écarts, et Gaspard les regarda s'éloigner avec une parfaite indifférence. — Hier encore, ce spectacle l'eût ravi.
« Non! je ne pourrai pas… Je sais qu'elle ne parlera plus, qu'elle n'a rien à dire, ayant tout dit. Et cependant, chaque jour, entre elle et moi, cette image reviendra, gâtant la joie du matin et la paix nocturne, faisant du plaisir d'hier un tourment et le promettant pire pour demain ; mais souffrir près d'elle, c'est encore la voir un peu. Si le mal devient trop cuisant, si je crie, elle m'entendra crier, je surprendrai peut-être sur sa bouche quelque pitié passagère, au lieu que loin d'elle ce cri se perdrait comme, dans le silence du désert, celui du voyageur qui veut boire.
« Qui donc viendra me secourir? Si je la supplie, aussitôt le bouffon paraîtra, je verrai sa bosse ridicule, sa face tordue et ses yeux dont elle vante la profondeur marine. Vivant, j'ignorais ma haine ; j'avais besoin de lui, je croyais l'aimer comme les autres bêtes de mes jardins ; mort, il me harcèle, il m'offre son aide à tout venant, il me montre ce qu'il fit pour moi, il gâte même mes souvenirs.
« Ah! qu'une peste me ronge, me jette à terre, me détruise, mais que je puisse dormir en paix, sans que la voix du méchant fantôme vienne murmurer à mon oreille : « J'ai fait ceci, j'ai fait cela ; tu croyais vivre, je vivais à ta place! »