« Je suis un puissant monarque, le plus grand de la terre, au dire de chacun, et je ne sais pas comprendre le regard d'une femme que j'aime, et je n'ose la tuer!… Ah! le très puissant monarque! ah! le grand roi!… Où trouver un enfant plus faible? — L'enfant sourit parfois et l'on ne résiste pas à ce sourire ; si je souris à celle que j'aime, un autre sourire s'interpose, plus beau que le mien, puisqu'au mien nulle réponse n'est donnée, puisqu'elle ne voit que l'autre. — Et si l'enfant fait un geste tremblant, à peine indiqué, l'homme victorieux cède aussitôt, le bras du guerrier plie sous la petite main ; moi, je puis imposer toute ma force ; pour qu'elle défaille, il suffit d'un regard.

« Un roi… un grand roi… où trouverai-je ce grand roi, puissant comme un enfant nouveau-né? Celui-là, peut-être, m'aiderait… Mais il est donc, par le monde, un monarque dont la gloire me dépasse, devant qui je m'inclinerais?… Où le chercher, d'abord? en quel palais le découvrir? quelles offrandes poser à ses pieds? Déjà je me sacrifie à lui et je sens toute l'amertume de ce présent. J'offre à ce roi redoutable mon orgueil blessé, ma grandeur brisée, mon amour à la torture, ma honte tout entière et ma lâcheté… mais ce don, voudra-t-il l'accueillir? »


Le crépuscule se changeait en nuit ; l'herbe devenait obscure. Plein de sourdes rumeurs, l'arbre rappelait ses oiseaux ; une légère teinte grise couvrait tous les jardins et, sur ce gris, des chants singuliers semblaient se dessiner en clair.

Gaspard ne disait plus mot : la paix d'alentour ne le touchait pas ; de cette unanime embellie, son cœur était forclos. Sa compagne, immobile, n'entendait rien, ne voyait rien, souffrait toujours en silence. — Quelques moments passèrent que le chant des rossignols rendit plus beaux.


Et, tout à coup, le roi Gaspard leva ses mains dans l'ombre avec ce même geste par lequel l'empereur et le mendiant supplient, geste pathétique et passionné, très humble en sa haute éloquence.

Le grand roi Gaspard leva ses mains dans l'ombre et s'écria :

« O roi! monarque dont je ne sais ni la demeure, ni la race, ni l'apparence, daigne m'écouter, cependant!

« Accepte le sacrifice de ma vengeance et l'oubli volontaire d'une douleur imméritée!