Le roi Balthasar marche encore sous le ciel qui l'accable ; il marche vraiment sans aucune dignité ; cela ne convient guère à son rang sublime. Il n'a plus l'imposante prestance dont le peuple s'épouvantait ; on dirait d'un pauvre homme pliant sous le faix ; le ciel de feu pèse sur ses épaules, il pèse lourd.
Balthasar ne sait plus marcher : un faux pas le jette à gauche, puis il glisse à droite, puis il se heurte à cette barrière épaisse de chaleur qui, parfois, le fait trépigner sur place. Il marche encore, comme il peut, mais un esclave pris de boisson ne marcherait pas autrement.
Le roi souffre de sa déchéance, il en ressent une douleur extrême, mêlée de honte et de colère. Or cette colère, il ne peut la diriger sur personne ; à quoi servirait-elle? et cette honte insidieuse l'affaiblit. La douleur seule, toute simple, pourtant si vive, ne le brise pas ; il semble qu'elle le soutienne un peu, mais comme il souffre!
Alors, très bas, sans ironie, l'oiseau se reprend à chanter : gazouillis rafraîchissant, notes brouillées qui se confondent et que traverse un courant d'eau claire. — Il s'en dégage un sens évident. L'oiseau rouge parle d'un ciel supérieur où le vent passe, d'une cascade lointaine dont se disperse la fumée, d'un sous-bois plein de murmures où l'on peut dormir dans l'ombre tiède, d'un lac froid, pur et bleu, où l'on peut se baigner, d'une nuit aérée que des fleurs embaument. — Ces images chantées, Balthasar les voit. Il marche et les emporte avec lui ; l'oiseau les répète ; elles se dessinent mieux, se complètent. Brûlé par les feux du jour, Balthasar avance péniblement, les bras tendus, comme quelqu'un qui implore. Il souffre en sa chair, en son esprit, mais il marche vers la brise, la cascade, l'ombre, le lac froid et les corolles odorantes.
Le roi marche toujours. Voici que l'oiseau s'est tu. Le roi vient d'atteindre l'orée verte du bois. — C'est une belle oasis touffue, aux arbres variés, et que parsèment quelques puits. Un long chemin la traverse que le roi suivit, récemment encore, de bout en bout, quand il revint de la guerre, chargé de gloire. Les mêmes rameaux, un peu jaunis, ombragent le sol, filtrant des taches de lumière. Ce chemin tout droit, ce chemin triomphal qui le vit passer en tête de ses guerriers sanglants et d'un troupeau courbé de femmes gémissantes, Balthasar le retrouve avec étonnement, car lui-même a beaucoup changé.
Il n'est plus un roi vainqueur, satisfait de la tâche accomplie ; il est un roi inquiet d'une autre tâche mal définie, d'un devoir obscur qui se dissimule, d'un désir qu'il ne conçoit pas. Que fait-il au juste, en ce lieu? Il l'ignore. — Se battre à coups de lance, ravager une ville, tuer, réduire à merci, ce sont là des actions aisées, bien que sublimes, dont il se charge volontiers, qu'il accomplit en un élan joyeux, mais cette action confuse qu'il entreprend aujourd'hui, où le mènera-t-elle? — Peu importe!… Le roi Balthasar, dont le turban porte en cimier un vivant oiseau rouge, entre, drapé de noir, dans le bois de ses ancêtres, de ses dieux.
Nul n'ignore que la race de Balthasar remonte à la limite même du souvenir ; qu'elle est, proprement, une race divine. — L'Enfant-roi qui, jadis, en des temps très reculés, la fonda, descendit du ciel sombre, on ne sait comment, et fut découvert, dès les premiers rayons du jour, sur un tertre de l'oasis, par les femmes et les esclaves qui allaient puiser de l'eau. Assis dans l'herbe chaude, il tenait entre ses petits doigts, avec beaucoup de dignité, une longue plume d'autruche. C'était un enfant de leur race, de peau très noire. Comme rien n'expliquait sa venue, il fut reconnu pour être un fils de la Nuit et, subsidiairement, le monarque de la vaste terre.
De son règne, on ne sait, à vrai dire, que peu de chose : il accrut ses domaines, en repoussa les frontières vers l'horizon, assura pour l'avenir son trône et répandit beaucoup de sang. Sage autant qu'il était fort, il édicta des lois excellentes. L'une d'elles ordonnait à tous ses descendants d'ériger leur image sculptée sur le chemin qui traversait les bois. Chacune représentait par avance la haute vertu du règne en cours et devait la perpétuer. Quand le roi vivant laissait au peuple sa dépouille mortelle pour remonter au palais de la nuit supérieure, l'image se divinisait de ce fait même, aussi ce chemin était-il bordé d'une haie redoutable de dieux.