Balthasar regarde la dernière statue de bois, celle qu'il fit sculpter à la ressemblance de son corps, avant de partir pour la guerre. Un large sourire se répand sur son visage : il est satisfait de l'œuvre, il se reconnaît en elle. Un progrès notable s'y manifeste, l'artiste ayant su diviser les doigts de la main, détacher du corps le bras puissant, fouiller la musculature du torse. Les jambes engainées, plantées dans le sol, rappellent par leur vigoureuse minceur le fort jaillissement d'un tronc d'arbre.
A l'heure lointaine où Balthasar tombera de son haut dans la poussière et ne sera plus que de la chair morte, livrée au sable, c'est là qu'il revivra en sa gloire, c'est dans cette figure de bois qu'il se reposera, sous cet aspect qu'il deviendra pareil aux dieux, ses ancêtres d'aujourd'hui, demain, ses pairs.
Murmure, léger murmure familier, frémissement furtif de la petite gorge musicienne… L'oiseau va-t-il chanter encore?
Cette statue est bien faite à l'image de Balthasar. Il eut raison d'en livrer aux bêtes l'habile artisan, afin que jamais rien d'autre ne fût sculpté par de si expertes mains. Ce que le roi veut être, et qu'il aspire à devenir dans la mémoire de son peuple, la fibreuse statue l'explique sans mystère. — Quelle inquiétude le harcelait, quand il résolut de traverser la fournaise? Ne se trouve-t-il pas assez grand? La statue confirme cependant sa puissance de façon indubitable. Il fut, il est encore, il sera toujours le roi terrible. — Ce front têtu le prouve, têtu mais noble, et la bouche féroce aux dents découvertes sous les lourdes lèvres, et les yeux ronds, et l'encolure de taureau, comme aussi les majestueuses épaules. Terrible! cela représente assurément un roi terrible, dont le seul aspect fait trembler chacun, dont la colère s'apparente à celle de la foudre. Si terrible, on devrait le nommer le roi de la colère : par la colère il a vaincu, il a doublé ses Etats, illustré sa race. Balthasar sera le roi de l'Impérieuse Colère.
Fine, très fine, insistante et matoise, la chanson renaît, mais ce qu'elle semble dire est en désaccord avec les pensées de Balthasar.
D'abord la voix frêle s'étonne : le roi n'a-t-il pas vu d'autre colère que la sienne? Celle de l'orage est cependant plus tonitruante, ses éclats sont plus émouvants ; celle du vent est pire, aux mauvais jours d'été, quand il soulève le sable en tourbillonnantes nuées, ou quand, la nuit, il gronde, hurle, siffle et, soudain, transperce l'ombre chaude d'un cri. — Se peut-il que le roi veuille rivaliser?
D'un coup de tête impatient, Balthasar se débarrasse de l'oiseau qui se perche aussitôt sur l'autre tête, sur le front de l'image de bois, et qui se remet à chanter. On chante mieux ainsi : face à face, l'on s'exprime de manière plus précise… Oh! la petite voix a décidément perdu toute nuance de respect. — Ecoutez ce qu'elle sous-entend…
« Un homme, fût-il tout noir et de haute taille, qui beugle, fait des gestes égarés, bat une servante oublieuse et frappe l'esclave paresseux, cela n'est pas très redoutable! Un homme, fût-il couronné, qui s'exaspère parce que le soleil cuit sa royale peau, rayonne trop à son avis et le met en moiteur, risque-t-il pas le ridicule? Il s'essoufflera vite, il finira par se taire… Assurément, le vent du ciel se ménage mieux! »
Balthasar va parler, va répliquer ; non pas à l'oiseau (que dirait-il au faible oiseau?) mais à l'image de bois. C'est à lui-même, en somme, qu'il s'adresse. Il parle bas, en accents confus et difficiles ; il se sent aussi troublé qu'à son départ du palais ; néanmoins, il faut qu'il parle et se délivre de son inquiétude.