Il possède dans le Midi, aux environs d’Hyères, une campagne qui lui vient de famille et qu’il nomme « la Cassolette ». Avant la guerre, il s’y rendait chaque année, maintenant, il veut y mener Cigogne et Mme Maxence, Cigogne ayant besoin de repos et sa femme de répit, après tant de jours d’hôpital, mais Mahoudiaux tient à ce que je sois de la partie.

« J’y tiens absolument. Vous aussi, vous avez besoin d’un long repos, or je vous promets, là-bas, un air délicieux, des chaises-longues sur une terrasse, avec des roses grimpantes le long du mur, oui, mon cher ! une température qui vous plaira puisque vous ne craignez pas la chaleur, un soleil comme on n’en fait plus et, devant votre fenêtre, un charmant paysage : l’étang des Pesquiers, Giens et les deux golfes, tout cela de tons lumineux tout préparés pour un peintre. La Cassolette fut achetée par mes arrière-grands-parents et garde encore son aspect de vieille maison provençale. C’est un « mas » (ce mot vous dit-il quelque chose ?) Vous emporterez de quoi travailler ; vous entoilerez le soleil, mon soleil ! Et… mais il est indécent de vanter ainsi sa marchandise. Je me tais. Ne faites pas de phrases et venez. »

J’allais ouvrir la bouche pour répondre quand il reprit :

« Non, je ne me tais pas. Il y a d’autres plaisirs pour vous à la Cassolette, ceux qui couronnent une bonne action. Si vous ne venez pas chez moi par agrément, vous y viendrez par charité. Cigogne a besoin de vous : Lucienne, plus encore. Ecoutez. Ce grand fou, je l’aime comme un frère, mais il est de la terrible race des gens qui sèment le malheur autour d’eux, sans le vouloir, qui le distribuent à pleines mains, avec de beaux gestes larges ! Lucienne, la pauvre gosse, a vécu une vie abominable en l’absence de son mari, abominable, vous entendez ! avec cet air tranquille et cette bouche bien sage que vous lui avez vus. Il écrivait des lettres (j’en ai lu quelques-unes) qui mettraient tout être sensé hors de lui. Eh bien, je crois que vous avez sur Roger une influence excellente. Vous l’avez prouvée. Lucienne n’était pas d’abord de cet avis, mais les femmes, ça déraisonne à plaisir. J’ai peur de me trouver seul avec lui. Il n’y a pas d’autre manière de le dire ; j’ai peur ! Je ne m’en tirerais pas. Il partirait sur une piste nouvelle, au hasard, comme il a toujours fait, et alors, pour le rattraper, le bougre ! Parfois, Lucienne ne le reconnaît plus. Il est tellement changé !… Ou peut-être se l’imagine-t-il, ce qui revient au même… Venez passer quelques semaines chez moi, Serval ; vous garderez votre bienfaisante maîtrise sur Roger, vous m’aiderez à le retrouver, car je le perds, moi aussi, enfin vous ôterez à sa femme un cauchemar. Venez à la Cassolette, Serval !

— Affaire conclue ! » lui dis-je.

Que pouvais-je dire d’autre ?

CHAPITRE XL

Du cahier lavande.

Le monde est meilleur qu’il ne paraît. C’est là, pour moi, une pensée presque quotidienne, depuis que je rends visite à Roger tous les jours. Il commence à se lever ; nous nous promenons dans le jardin de l’hôpital, à petits pas, (il boitera toujours, le pauvre garçon !) je cause avec lui, nous évoquons nos vieux souvenirs, si chers, nous parlons du passé et ce passé je crois le revoir, je retrouve Roger tel qu’il était jadis.

J’ai eu tort, il faut bien l’avouer. Son absence m’a rendue injuste. Ces phrases qui me faisaient souffrir, il me les eût expliquées par quelques autres phrases, avec cet accent si tendre qu’il a pour me parler ; écrites, elles gardaient toute leur mauvaise allure jusqu’à paraître méchantes et méchamment voulues. Ce n’étaient que des maladresses. S’il avait été là, il m’aurait dit : « Lucienne, ma chérie, ce n’étaient que des maladresses ! » Comment ne pas se laisser convaincre ?… Et la si pénible impression se fût effacée, aussitôt.