Cette longue séparation m’a changée. Je ne suis plus telle que j’étais jadis… Devenue maladroite aussi ? Encore faut-il que Roger ne s’en aperçoive pas, n’en souffre pas ! Depuis un an, la moindre chose, la plus futile servait à m’exalter. Suis-je donc une enfant ! Un exemple entre mille : ce surnom que ses camarades avaient donné à Roger : Cigogne, comme je le comprends bien, aujourd’hui ! Cigogne, c’est tout simple… une position perchée que Roger prenait souvent… Ah ! je me souviens, devant la cheminée, chez nous, tant de fois ! Cigogne… un croquis rapide à la manière japonaise… M. Serval aurait pu le faire. Il s’en est d’ailleurs fallu de peu que je dise des choses désagréables à M. Serval parce qu’il appelait mon mari Cigogne ! Je me rappelais sa lettre !

Ah ! M. Serval ! Je l’ai vraiment trop mal jugé ! Un brave garçon qui paraît même avoir du goût et qui certainement nous aime bien. Sa façon de parler à Roger est touchante. Cela n’empêche pas que j’étais toute prête à le détester ! Un jour Mahoudiaux m’a dit que, lorsqu’elles y mettent tout leur cœur, la plupart des femmes déraisonnent. Il parlait peut-être pour moi… Il ne parlait certes pas au hasard. Je suis curieuse de voir la peinture de M. Serval. Il m’a dit qu’il faisait des portraits. Et puis aussi, il est très modeste ; il s’exprime comme tout le monde.

Avant-hier, on a parlé de cette aquarelle ridicule que Roger aimait tant et qu’il m’a fait photographier. Ridicule… non, tout de même. Nous étions, M. Serval et moi, d’un avis pareil : jolie chose, pas très originale, trop cherchée, mais faisant preuve de talent. Roger l’avait nommée Florimonde. C’est le personnage de l’aquarelle que Roger avait nommé Florimonde. M. Serval riait aux éclats en me le disant. Et moi qui croyais que c’était un nom que Roger me donnait, à moi ! à moi ! J’en étais désespérée. J’en parle probablement dans ce cahier… Oui, l’absence est une terrible épreuve que j’eusse dû supporter mieux.

Un projet de Mahoudiaux nous occupe beaucoup. Ce cher Maurice ne sait quoi inventer pour amuser et entretenir ses amis. Il veut que nous nous transportions tous à la Cassolette, Roger et moi, lui et M. Serval. Ce serait exquis, cela me tente, surtout à cette époque. Il fera chaud, on pourra se reposer, contempler la mer, respirer à l’ombre des pins, écouter le vent et les oiseaux (car il y a des rossignols), enfin se promener, le soir, aux étoiles.

Avant la guerre, Maurice nous avait déjà invités à « la Cassolette » bien souvent, mais alors la campagne ennuyait Roger. Nous n’y sommes pas allés. Cette fois, Roger hésite, il ne dit pas non. Quand il m’a demandé mon avis, j’ai répondu que je n’y voyais aucun inconvénient et que, pour ma part, cela m’agréait fort.

Oh ! ne plus voir ces maisons tristes et toutes ces choses qui ne sont pas de mon pays ; tout ce gris, tous ces tons très fins mais un peu ternes. Je me souviens d’Alger en rêvant à « la Cassolette ». C’était si beau ! ce sera quelque chose de semblable. Je dormirai au soleil, comme jadis, sous une grande ombrelle blanche, et Roger, tranquille, lui aussi, rêvera de moi. Un autre jour, si M. Serval se met au travail…

Je serai ravie qu’un bon peintre fît mon portrait, sur le fond d’un vrai paysage, plein de lumière.

CHAPITRE XLI

Une lettre de Cigogne :

« Nous allons donc passer quelques semaines ensemble, mon vieux Serval ! J’en ai de la joie, pour sûr ! Tu n’en doutes pas, j’espère ? Mais, tout de même, avoue que ce n’est pas drôle de se retrouver ainsi, et qu’on aurait pu, sans se donner beaucoup de mal, imaginer des circonstances plus heureuses. Que veux-tu ! le destin est une vieille fille acariâtre qui fait des patiences : elle arrange minutieusement des combinaisons humaines en y mettant le maximum d’amertume. Ce jeu l’amuse. N’importe, mon ami, on causera, on rêvera, on se racontera des choses… Oh ! pas de souvenirs ! non, pour l’amour de Dieu, pas de souvenirs ! d’autres choses, de préférence des choses tranquilles, immobiles, des choses de tout repos ! Les souvenirs, vois-tu, ça vous navre trop, avec cette sacrée manie qui les possède de changer, à chaque instant, de forme, de couleur et d’expression, suivant qu’on les regarde de gauche ou de droite, de face ou par derrière. On en retire un du coin d’ombre où il dormait, on le secoue, on le plante devant soi, on lui sourit, dans l’espoir qu’il vous charmera, et puis on s’aperçoit qu’il a changé de gueule, que ce n’est plus ça du tout… Et le souvenir vous fait de la peine !

« Je sais ! tais-toi, Serval ! tu vas me dire que je raconte des histoires… Je l’admets, je ne discute pas, mais elles sont vraies, mes histoires, et ça ne les rend pas plus agréables, surtout quand il faut les vivre.

« Serval, mon camarade, quelle coupure ! Nous vivions ensemble ; on se rencontrait tous les jours, et voilà, soudain, ces points de suspension… Maintenant, nous allons reprendre contact, mais, Serval, c’est terrible de rencontrer quelqu’un qu’on aime dans un nouveau décor ! Tu es peintre… (tu es encore peintre, n’est-ce pas ?) Un peintre peut-il ignorer que les tableaux changent d’aspect en changeant de cadre ? Les maîtresses, les amis, les camarades subissent cette loi. Un ancien domestique auquel on s’était attaché devient intolérable parce que l’on n’habite plus la même rue ou que, dans la même maison, l’on est descendu à l’étage au-dessous. L’appartement est plus commode, mais Martin, ce vieil ami qui a servi vos parents, comment le supporter huit jours !

« Je te reverrai donc avant peu, non plus à l’hôpital, non plus au dépôt, ni en Alsace, mais dans cette campagne pleine de rayons et de parfums, où, de temps en temps, Mahoudiaux va se recueillir. Tu ne la connais pas, moi non plus ; elle nous ravira ; de cela, je suis certain : « la Cassolette » est un endroit merveilleux ; Mahoudiaux me l’a cent fois décrite. Le hasard de la vie a fait que je n’y suis jamais allé, ni Lucienne, mais j’ai dans les yeux ce paysage. C’est à « la Cassolette » que Mahoudiaux a vu les plus beaux couchers de soleil, les plus belles moirures sur la mer, les plus beaux reflets ; c’est dans le bois de pins d’alentour que, certains soirs d’été, il a respiré des parfums vraiment inoubliables, dans ce bois, où quelques rossignols ne cessent de chanter, enfin « la Cassolette » est pleine de petites fleurs dont on ignore le nom, d’abord, des fleurs minuscules, simples, délicieuses, que l’on apprend vite à connaître, à chérir, que nous chérirons bientôt… Ça, c’est parfait. Mais nous allons passer quelques semaines à « la Cassolette », ma femme, toi, Mahoudiaux et moi… Ça, c’est du nouveau, ça c’est de l’inconnu !

« J’ai peur, Serval, j’ai peur que tu manques de charité à mon égard ! Bien souvent, je me suis confié à toi, je t’ai dit tout ce que je sentais : mon angoisse, mes plaisirs… La peine dont je souffrais, je te l’ai dite avec maladresse, sans doute, peut-être tout de travers, mais je te l’ai dite. Tiens-m’en compte. Souviens-toi de nos causeries dans la grange, de la chauve-souris qui voletait autour de nous, du rayon de lune qui, parfois, nous rendait visite. Tâche de me comprendre, même si j’ai changé, et surtout, Serval, sois charitable !

« Cette dernière disgrâce m’a brisé, au moral, au physique, dans la chair et dans l’esprit ! Je ne suis plus qu’un déchet. Tout de même, c’est pas permis d’avoir une guigne pareille, à soi tout seul ! On la dirait faite à ma taille ; il semble que l’on ait pris les mesures à l’avance, pour que cette guigne sans défaut ne fasse pas un pli. — Serval, me voilà bien vêtu !

« En somme, je n’ai plus grand’chose à te raconter, mais je te répète ceci : ne sois pas trop dur, ni trop sévère, ni trop logique ; oui, ne sois pas trop logique… enfin… débrouille-toi.

« Je te serre les mains. Ton dévoué :

« Cigogne. »