Il y avait encore quelques lignes écrites en travers de sa lettre et d’une écriture plus nerveuse, plus instable :
« J’ai signé : Cigogne ! Ça colle, les sobriquets ! J’ai dû me faire une signature parce que vous m’aviez imposé un surnom ! J’ai dû changer de peau parce que vous m’aviez vu autre que je n’étais ! Maintenant, je signe ainsi tout naturellement, sans effort. Grâce à mes camarades, je suis devenu Cigogne, pour longtemps.
« A propos des camarades… ce brave Merville s’est fait tuer du côté de Traubach. Je l’ai su par un permissionnaire, par l’ordonnance du lieutenant Bernaut. Le lieutenant se porte bien et croit qu’il va être envoyé à Salonique. Evidemment, il s’y fera tuer à moins de frais qu’en Alsace où, depuis quelque temps, il n’y a rien qu’un peu de bruit, et encore pas tous les jours. Là-bas, à Salonique, il trouvera de bonnes fièvres en plus des obus. Il a de la veine, lui !… Mais, avant de te laisser à tes tableaux, à tes dessins, dis-moi, mon vieux, là, bien franchement, dis-moi ce que tu penses d’elle. Tu l’as vue, vous avez causé ensemble ; que penses-tu de Lucienne ? C’est bien elle, n’est-ce pas ? Tu l’as reconnue ? Son image a hanté nos causeries où je voulais te la montrer comme elle est, comme je l’aime. Ai-je réussi ?
« A toi de cœur :
« Cigogne. »
Je lui ai répondu aussitôt. J’ai tâché de le consoler un peu ; je l’ai assuré de mon affection ; je lui ai annoncé un séjour tranquille et charmant à « la Cassolette » où lui, Mahoudiaux et moi, ces trois vieux débris se consoleraient entre eux, où sa femme apporterait toute sa bonté, toute sa séduction et tout son bon sens. J’ai tâché de lui écrire gentiment, affectueusement. La moindre phrase tombant à faux ou mal comprise le perdrait dans un nouveau labyrinthe, or il n’en a pas besoin : il souffre déjà trop ; je sens bien qu’il souffre trop !… Charitable ? il me prie d’être charitable ? mais cela va sans dire ! Charitable ? Je ferai de mon mieux.
CHAPITRE XLII
Il y a toujours, dans les romans, un certain décor, choisi par l’auteur, devant lequel ses personnages s’exprimeront plus clairement, plus franchement, se jetteront les uns contre les autres, se feront du mal et pleureront. C’est le décor de leur champ de bataille : un lit, un lac, un beau soleil couchant ; il convient à leurs angoisses. — Je serais romancier, que j’aurais, à coup sûr, choisi la Cassolette pour enivrer, pour affoler mon couple amoureux, pour l’unir, un soir, avec des cris, des larmes, des soupirs, et le martyriser ensuite, comme il sied.
La question se pose d’autre façon et je ne vois, dans cette retraite, que trois pauvres éclopés qu’une jeune femme entoure de soins vigilants. Nous nous réunissons sur une terrasse qui domine des bois de pins dévalants, parsemés de roches blanches ; d’autres bois de pins la surplombent. Dans cette verdure, la maison de Mahoudiaux s’enfouit, mais, des fenêtres, la vue est libre, l’horizon haut. La terrasse couverte d’ombre est plus intime. Allez, maintenant, jusqu’à cette balustrade, penchez-vous et vous verrez de nouveau la mer scintillante, coupée d’une presqu’île, deux golfes d’un bleu profond, quelques villas, hélas ! monumentales et prétentieuses, mais lointaines, enfin beaucoup d’air lumineux. — J’aime le paysage que je découvre de ma fenêtre, il m’exalte, il me fait respirer à pleins poumons, il m’enivre un peu ; celui dont je jouis, couché sur ma chaise longue, près de Mahoudiaux et de Cigogne me procure un bonheur très doux. Le ciel plein de rayons, le bouclier bleu des eaux, se devinent entre les troncs noirs et rouges des pins ; tout près, à quelques pas, les broussailles odorantes sont piquées de petites fleurs mauves et blanches qu’il ne faut pas cueillir car elles se fanent trop vite. On lève lentement les yeux et, dans le lacis des ramures où s’accroche et serpente un lierre infini, le regard se perd.
Je pose mon livre sur mes genoux : les malheurs de Dominique ne m’intéressent plus ; je me laisse aller à mon calme plaisir, je rêve… Cigogne, son gros pied droit appuyé sur une chaise, fume des cigarettes et, l’air absorbé, plie et replie gravement une feuille de papier d’où, plus tard, naîtra une cocotte, une barque ou un chapeau de gendarme ; Mahoudiaux, lui, fume sa pipe, grogne, se lève brusquement, va donner quelques ordres (cette installation, ainsi comprise, n’est donc point parfaite ?), revient, se rassied et fume comme ferait un Olympien, tandis que Mme Maxence rôde, passe, repasse sans bruit, donne à Cigogne ses « gouttes », va s’appuyer à la balustrade, sourit en regardant la mer, me rappelle l’heure où je dois absorber deux cuillerées d’un mélange puant, nous recommande, en posant à portée de main un cendrier, de ne pas mettre le feu aux broussailles, puis s’allonge aussi, lasse, un instant.
« Lucienne ! »
Je l’appelle Lucienne, depuis hier : Cigogne m’en a prié.
« Lucienne ! je ne veux pas prendre ma drogue : elle sent trop mauvais !