— Voulez-vous bien avaler ça, tout de suite !

— Alors, pincez-moi le nez, Lucienne…

— Voilà, mon ami, et vous aurez un bonbon pour enlever le goût !

— On ne serait pas malade, Lucienne, qu’on le deviendrait, pour se faire soigner par vous. »

Elle rit, elle s’est allongée, elle s’évente avec un grand éventail de papier, acheté la veille au bazar de la ville, et qui prétend venir du Japon. Affreux, cet éventail ! à la première occasion, j’en offrirai un de mon pinceau à Lucienne, si tant est que je sache encore peindre ! Aujourd’hui, les couleurs m’importunent, je ne me plais qu’à humer les parfums de la Cassolette, si bien nommée.

Mahoudiaux se lève, une fois de plus, vide sa pipe, la récure, grogne encore, se plaint de la qualité du tabac, puis :

« Mon vieux Serval, dit-il, j’ai transformé pour vous la grande chambre du second étage en atelier. Il y fera chaud, je crois, mais le jour me semble excellent. Vous pourrez y travailler vos études prises en plein air. C’est bon ! c’est bon ! pas de phrases ! (Il dit toujours merci, l’animal !) Vous viendrez voir ça, après déjeuner. — Lucienne ! il faudra prier Emilie de porter les deux chaises de l’antichambre dans le nouvel atelier de M. Delacroix ! le pauvre bougre n’aurait pas de quoi s’asseoir…

— J’y vais tout de suite, Maurice. Non, non, ne bougez pas ! Je vous annonce que nous aurons des rougets, ce matin. Je viens de les admirer à la cuisine : ils sont magnifiques… Et puis des tomates farcies, des côtelettes… Le fromage n’est pas encore arrivé, mais Emilie m’assure qu’il ne tardera pas. »

Mahoudiaux rit et demande si ce fromage viendra tout seul, par le raidillon rocheux ou par la route… Mahoudiaux a des plaisanteries exquises.

Je reste le nez en l’air à regarder les branches. Domino, le petit chat noir et blanc, tourne autour de ma chaise longue, griffe mon pantalon, se décide à bondir sur moi, s’étire tandis que je le gratte soigneusement sous le menton, monte enfin jusqu’à ma figure et me donne un petit coup reconnaissant et poli de sa langue râpeuse.