La vie ainsi comprise… ah ! je veux bien la vivre !

CHAPITRE XLIII

Mahoudiaux, un torchon plié sur le bras droit (le seul bon), un plumeau rouge dans la main, a l’air tout à fait digne.

« Et voilà… me dit-il ; maintenant, vous saurez vous y retrouver, je pense. Si, par hasard, vous désirez faire des études de géographie ou d’histoire, ce qui me paraît improbable, vous trouveriez tout cela sur les rayons du haut, mais il faut se servir de l’échelle. En ce cas vous appelleriez Emilie qui ne rougit pas de montrer ses mollets. L’échelle est peu sûre, votre jambe l’est moins encore : ne vous risquez pas à des escalades. Et d’ailleurs, je ne vous accorde, comme lecture, que les romans de ces rayons du bas. Vous êtes ici pour peindre, vous distraire et vous délasser, non pas pour vous instruire. — Tiens ! bonjour, Roger ! »

La bibliothèque de la Cassolette est tout à fait remarquable. Depuis une heure, Mahoudiaux m’en révèle les richesses. Il la connaît à fond, il s’y promène comme en un jardin familier. Il prend un livre, l’époussette, essuie sa reliure, me le montre avec amour, en parle éloquemment. Cette collection est ancienne, mais il l’a, lui-même, beaucoup augmentée et réunie enfin, deux ans avant la guerre, dans cette salle, bâtie exprès en annexe à la maison. Mahoudiaux adore ses livres, ils l’émeuvent, néanmoins, je ne découvre pas en lui les travers un peu ridicules du vrai bibliophile, du bibliophile type. Ses livres sont vivants, il les lit ; c’est en les lisant, dit-il, qu’on les empêche de mourir.

« Ceux qui m’ennuient et qui jamais ne m’intéresseront, je m’en défais. »

Cigogne vient d’entrer, appuyé lourdement sur sa canne à bout de caoutchouc. Il regarde ce peuple nombreux vêtu de toile ou de cuir, bien rangé.

« Vous trouverez, ajoute Mahoudiaux, d’assez bonnes estampes dans le casier de gauche. Je vous recommande les Méryon… Tu cherches un livre, Roger ?

— Non, mon vieux, j’admire ! Ah ! Maurice, cette bibliothèque complète vraiment la campagne de façon tout à fait rare ! Plus je vois la Cassolette, plus je l’aime ; on y passerait sa vie !

— Je compte bien y passer la mienne, dit Mahoudiaux. Ne restez pas debout, mes enfants ; n’oubliez pas que c’est moi qui suis blessé au bras ; vous, c’est à la jambe… Asseyez-vous ! »