Cigogne a brusquement pâli. Je le regarde. Oui, il est devenu blême.

« Blessé à la jambe ! Oh ! Maurice ! si peu blessé ! Et puis, c’est au pied… N’importe… on s’arrangera mieux une autre fois ! »

Et il s’assied.

Mahoudiaux est mécontent.

« Quand je commets une gaffe, mon petit Roger, tu devrais avoir la simple bonté de n’en pas faire état. Tu sais parfaitement que, t’aimant comme je t’aime, ce n’est pas pour t’être désagréable que j’ai dit cette phrase stupide. Alors, ne prends pas aussitôt l’air empoisonné… Et, d’ailleurs, parlons un peu de ton accident ; j’y tiens ; si, si, je le veux…

— Je ne sais pas ce que tu pourras trouver de bien neuf, Maurice, mais si ça t’amuse, ne te gêne pas ! cause ! »

C’est à ces moments-là qu’on lui foutrait des coups !

Mahoudiaux ne se laisse pas démonter. Il parle en se promenant devant les rayons de livres, en époussetant ce petit in-12, en essuyant le maroquin de ce précieux Lamartine.

« Ça m’amuse en effet, comme il te plaît à dire. Ecoute… et vous aussi, mon cher Serval, écoutez ! vous avez beaucoup vu notre ami Roger, ces derniers temps ; vous m’avertirez si, à son sujet, je dis de trop fortes sottises. — Roger, tu manques de courage ! Tu t’étais préparé à la guerre ; au dépôt, tu te répétais chaque jour : « Durant cette guerre il peut m’arriver telle ou telle chose ou telle autre encore, et je sens que, dans toutes ces circonstances, je me conduirai bien, sans peine. » Quand tu es parti, tu te faisais ainsi de la guerre une image très nette, ni romantique, ni naturaliste, mais composée avec la précision d’un petit traité de civilité puérile et honnête. A un dîner de cérémonie, quand on est en habit, on ne se met pas les doigts dans le nez ; dans une tranchée, quand on porte l’uniforme, on ne fout pas le camp au premier obus, etc. Je suis persuadé que, dans chacun des rôles que tu avais prévus, tu te serais, en effet, très bien tenu…

— Vous pouvez dire, interrompis-je, qu’il s’est très bien tenu, car j’ai vu Cigogne dans certains de ces rôles divers, souvent malaisés à jouer, et il était parfait. Il a su gagner l’affection de ses camarades et l’estime de ses chefs, il a su montrer du sang-froid quand il fallait, prendre une décision quand on le lui demandait, faire preuve de gaîté, enfin, lorsqu’il était utile et très courageux de rire.