— Rien de tout cela ne m’étonne, dit Mahoudiaux, car Roger a une âme naturellement vaillante ; c’est depuis son accident qu’il flanche, et encore a-t-il été pris par surprise. — Voyons, mon petit Roger, tu ne sauras donc jamais accepter de la vie l’inattendu qui fait presque toute sa joie et sa douleur, cet inattendu qui nous donne le plaisir le plus vif et les peines les plus dures ? Il te faudra donc toujours imaginer ce que tu vas vivre pour le vivre avec honneur, pour le goûter ? C’est d’un orgueil par trop ridicule que de refuser les dons du hasard, c’est d’une faiblesse un peu basse que de te laisser abattre, tout de suite et pour de bon, sous un coup droit dont tu n’aurais pas appris la parade…

— Ta phrase me semble fort bien balancée… Elle est, en outre, d’une haute portée morale, » répond Cigogne qui regarde fixement le plafond.

Mahoudiaux laisse échapper un mot bref qu’il est inutile de citer, puis il ajoute :

« Tais-toi. »

Et reprend :

« Evidemment, tu ne pouvais supposer que tu serais frappé de cette cruelle manière ! Ah ! si un éclat d’obus t’avait démoli la figure ou fauché la jambe, tu aurais fait bonne contenance, je n’en doute pas ! Mais parce qu’une roue t’écrase le pied et t’estropie, pour de longs mois peut-être, tu te révoltes, tu deviens injuste, tu te supplicies toi-même et tu fais du mal aux autres.

— Et, répliqua Cigogne, mes amis les plus chers en profitent pour me faire du mal à moi. »

Il se leva et sortit lentement, nous laissant tous deux navrés ; Mahoudiaux avait les yeux pleins de larmes, néanmoins, il affecta le ton le plus bourru pour dire, dans le dos de Cigogne :

« Maintenant, il s’en va martyriser un peu sa femme !… Ah ! Serval, heureusement, il y a les livres pour nous consoler des hommes : on y retrouve toute leur folie, mais cette folie est fixée, on en sait la direction. »

D’abord, je ne répondis pas, mécontent de moi-même et de lui, de lui qui avait été par trop brutal avec Cigogne, de moi qui n’avais en somme rien su dire pour l’arrêter. Cigogne m’écrivait, la semaine dernière : « Sois charitable ! » L’ai-je été, aujourd’hui, en laissant Mahoudiaux galoper et foncer à son aise ?