« Vous croyez donc, mon cher Maurice, que la fréquentation des livres vaut mieux que celle des hommes ? Pour ma part, je n’oserais le conseiller à un imaginatif… Est-il moins dangereux de vivre dans le passé que dans des songes d’avenir, comme fait notre ami Roger ?

— Ah çà ! qu’est-ce qui vous prend, Serval ? Vous philosophez ? Je ne veux voir en cette affaire qu’une chose : ce pauvre garçon, que je plains de tout mon cœur et que j’aime tendrement, torture les gens qui le chérissent, torture sa femme par de brusques fantaisies de sentiment et de pensée qui se renouvellent chaque jour, qui changent au gré de l’heure et du temps, et peut-être de la digestion de leur auteur. Il a toujours été ainsi, mais les surprises de la guerre l’ont complètement détraqué. Jadis, quand il vivait sa petite vie de bourgeois tranquille qui s’occupe de chimie, ses rêves étaient modestes, il accomplissait ses rêves, il y travaillait, tous les jours, comme un bon employé que sa besogne intéresse, et souvent, ma foi ! ces rêves sages arrivaient à terme. Le goût qu’il avait déjà de se voir autre qu’il n’est donnait d’ailleurs des résultats excellents, l’empêchait de s’enlizer dans le marécage bourgeois, l’intéressait à mille sujets divers : art, musique et littérature, sans déranger du tout ses travaux de chimiste, au contraire, mais, depuis le 2 août 1914, ah ! mon cher, quelle douloureuse série d’avortements ! Vous ne lisiez pas ses lettres, vous ! J’en ai vu quelques-unes à sa femme. Folles ! folles, vous dis-je ! méchantes et même, à l’occasion, habilement méchantes ! Notre pauvre Lucienne en pleurait toutes ses larmes. Et voilà qu’il recommence ! Ah ! non ! Enfin, si vous trouvez que j’ai été trop loin, à quoi sert de me le dire à présent ? Il fallait me couper la parole, comme je vous en priais, Serval, avant que le mal ne fût fait. »

Et je suis près de croire que le sage Mahoudiaux avait encore une fois raison. Je ne sus pas lui répondre grand’chose, je lui racontai quelques anecdotes sympathiques dont Cigogne était le modeste héros, il m’en cita bien d’autres de la vie civile de Roger, et tout aussi charmantes. Mahoudiaux connaissait à fond les mérites comme les travers de notre ami.

« Pour en finir, conclut-il, je vous accorde, Serval, que j’ai agi comme une brute épaisse, ce qui m’arrive plus souvent que je ne voudrais. Roger souffre, voilà le point important ; le recevant chez moi, quel droit ai-je de l’engueuler de la sorte ? Merci de me l’avoir fait sentir. Il faudra, maintenant, consoler du mieux que nous pourrons, le malheureux Cigogne. »

Nous le trouvâmes sur la terrasse, en compagnie de Lucienne, jouant avec Domino, le petit chat noir et blanc. Tous trois paraissaient heureux. Les yeux de Lucienne avaient leur regard le plus doux, Cigogne riait aux éclats et Domino faisait, comme toute petite bête de son espèce à qui l’on montre et l’on retire une boule de papier : il battait l’air de ses pattes à peine armées.

« Mon vieux Maurice, dit Cigogne de l’air le plus gai, apporte-moi donc des cigarettes, il ne m’en reste plus : tu trouveras un paquet sur le buffet de la salle à manger. Merci… »

Mais, avant de faire la commission, Mahoudiaux prit la tête de Roger dans ses fortes mains et l’embrassa sur le front.

CHAPITRE XLIV

Sur la terrasse, au crépuscule… Lucienne et Roger sont seuls ; Mahoudiaux classe dans sa bibliothèque une abondante collection de brochures ; souffrant de névralgie, je me suis allongé sur le divan de ma chambre.

« Lucienne, dit Roger, viens t’asseoir près de moi ; je voudrais te parler, mon enfant. »