Maman haussa les épaules, papa se mit à rire, mais il fournit aussitôt des explications, suivant sa coutume, et je compris que, me voyant rarement de profil ou de trois quarts, en temps ordinaire, je pouvais être étonné de mon aspect surgi dans un jeu de glaces. Assurément, cela rendait la chose moins amusante, moins effrayante, mais, tout de même…
Et, parlant à maman comme si je n’étais plus là, mon père ajouta de sa voix grave, toujours timbrée d’ironie :
« Il se trouve néanmoins des gens qui prétendent connaître leurs parents, leurs amis, le passant de la rue, quand un miroir à trois faces suffit à les rendre étrangers à eux-mêmes ! »
Maman lui répondit avec douceur :
« Il existe un moyen de connaître les autres… de connaître un autre entre tous.
— C’est possible, c’est possible, dit mon père, mais je ne crois pas. Tu penses à un miroir qui déforme sous le prétexte de rapprocher. Est-il plus sûr que celui de l’amitié ou de l’indifférence ?… Quoi qu’il en soit, dit-il encore en me regardant, ta mère a raison, abstiens-toi de te contempler dans les miroirs ; cela ne sert à rien. Abstiens-toi surtout d’y contempler autrui : tu pourrais croire que tu le connais ! »
Pourquoi me suis-je toujours souvenu de ces quelques répliques ?
Et maintenant, laissons passer le temps. Il me faut vous parler de Cigogne et du reflet multiple de Cigogne.
CHAPITRE II
Je dus répéter mon appel avant que Cigogne y prêtât la moindre attention. Il se tenait debout sous les ramures de l’arbre mort, la tête comme tendue au bout d’un long cou mal cravaté qui sortait de façon un peu comique de l’uniforme bleu sale. Immobile, les bras ballants, toute sa maigre carcasse était portée sur une seule jambe ; l’autre restait pliée suivant la pose aiguë de certains grands oiseaux. Volontiers nous accusions notre camarade de préparer ainsi son équilibre pour une amputation future. La face ajoutait à la singularité du geste : silhouette bizarre où la fuite du menton et du front accentuait encore la proéminence d’un nez courbe, mince, serré entre de petits yeux toujours clignotants, et ce nez semblait ramener en avant le léger crâne blond. Pour compléter la caricature, il eût fallu des lunettes, un lorgnon tout au moins, mais Cigogne n’en portait pas.