« Cigogne ! criai-je de nouveau ; Cigogne ! grouille-toi ! au galop ! le lieutenant te demande. »
Lentement, il se retourna.
« C’est bon ! c’est bon, Serval ! t’échauffe pas ! »
Sans se presser, il s’approcha par longues enjambées tranquilles et sauta enfin dans le boyau glaiseux qui menait à l’observatoire.
En me relisant, je m’aperçois que cette description de mon ami n’est guère honnête. Portrait chargé ? non point, mais incomplet, à coup sûr. Il ne faut pas imaginer un innocent de village, béant à la lune et de figure ahurie. Cigogne était plein de finesse ; sa voix, intelligente et sensible, excusait en quelque sorte la laideur étrange, le grotesque de ses traits ; enfin sa poignée de main, son regard n’étaient pas d’un imbécile, loin de là. En vous parlant de lui, je tâcherai toujours de lui rendre justice, mais que voulez-vous ! il avait, perché sous son arbre, un aspect bien étrange, et pourquoi choisissait-il cet arbre-là, si maigre, si retordu, si décharné, arbre de ballade romantique, où l’on se serait volontiers pendu, à l’occasion ?
« Eh bien ! qu’est-ce qu’il t’a dit ? demandai-je quand Cigogne fut revenu, quelques instants après. Tu sais, il n’avait pas l’air content, le petit lieutenant ! Un de ces jours, tu attraperas un mauvais coup sous ton arbre ! Hein ? tu t’es fait engueuler ? »
Cigogne eut un sourire plein de douceur.
« Engueuler ? non, pas précisément ; il m’a seulement dit qu’il ne fallait pas sortir de la tranchée sans raison, parce que ça nous fait voir et qu’une balle est vite attrapée. Il a tort, le lieutenant. C’est vrai pour les autres, pas pour moi ; moi, on me raterait : je suis trop maigre. »
Je haussai les épaules ; discuter est oiseux avec ce garçon.
Il contemplait une fleur toute simple, d’un joli ton mauve, cueillie sur le talus de la tranchée. Le mouvement me sembla plein d’élégance et d’imprévu. Je tirai mon calepin et le notai par quelques coups de crayon ; la ligne de l’épaule et du cou était vraiment curieuse. Il me plairait tant de faire, un jour, le portrait de Cigogne ; ces croquis me serviront.