Cigogne ne parlait plus, il regardait sa fleur mauve, puis, la laissant tomber :
« Notre petit lieutenant a de bonnes manières, dit-il, et je l’aime bien, mais il s’oublie quelquefois. Ne m’a-t-il pas appelé « Cigogne » ! Il s’est repris, il a ri, mais n’empêche qu’il m’a appelé « Cigogne ». Ça finira par s’inscrire tout seul sur mon livret : Roger Maxence, dit « Cigogne ». Peu à peu, sous la crasse, les taches de jus et les taches d’encre, le premier nom disparaîtra. »
Cette supposition lui paraissait plaisante ; il s’amusait à la suivre. Son regard, instable et vif, sautait de droite à gauche, sans se poser jamais, ce qui lui donnait une expression très particulière d’absence, d’absence simplement, non pas de fuite… Je ne puis tolérer un regard qui fuit ; il me fait peur. Quand Cigogne voulait regarder droit, Cigogne donnait tout son regard, mais lorsqu’il était absent, ses yeux erraient, tandis que sa bouche souriait avec douceur, vaguement, sans malice, comme s’il s’excusait d’être parti.
Il s’assit près de moi, sur le petit banc que nous avions eu tant de peine à fixer contre la paroi d’argile de la tranchée.
« Eh oui, mon vieux, lui dis-je, tant que tu seras avec nous, ce nom te restera, pour sûr ; c’est une affaire réglée. »
Ce nom, je me souviens encore du jour où le gros Martin l’avait trouvé, en septembre, à Ballersdorf, peu de temps avant d’être tué. — Cigogne se tenait debout devant un pan de mur, la jambe repliée et le cou en avant. Martin l’aperçut et se mit à crier :
« Attention ! attention ! il va foutre le camp, que je vous dis, le bel oiseau ! Elle va s’envoler, la cigogne ! »
C’était vraiment si bien trouvé que tous les camarades éclatèrent de rire. Cigogne fut baptisé sur l’heure et je fis aussitôt, du bel oiseau maigre, mon premier croquis.
« … Jamais on ne t’appellera autrement ! Il faudra t’y faire ! Samedi dernier, en me parlant de toi, le capitaine disait : « Votre ami Cigogne », et, il y a cinq minutes, le petit lieutenant, malgré sa politesse, n’a pu s’empêcher…
— J’entends bien, murmura Cigogne, mais il y a vingt-neuf ans, à la mairie de Gaillon (Eure), j’ai été inscrit sur les registres de l’état civil comme devant me nommer Roger Maxence.