« Et vous, Doris, dit encore le lieutenant, venez ici : je vais vous expliquez le dernier tir. »
Alors se produisit l’accident.
Il était une heure trente-deux (ma montre arrêtée me fournit, plus tard, cette précision). Un obus, qui fut l’avant-dernier de la journée, défonça le toit de notre observatoire et en détruisit l’angle sud-ouest. Il éclata, produisant un incroyable gâchis que je ne saurais décrire, ni peindre ; tout au plus pourrai-je dire les quelques souvenirs brutaux que j’en garde. D’abord un grand bruit et l’impression que, soulevé de terre, je retombe brusquement sur la tête, puis, dans l’ombre opaque, un cri monotone et mince (d’où vient-il ?) comme le cri lointain, la nuit, en mer, d’une sirène de bateau. Devant mes yeux, des feux d’artifice rouges et jaunes tournoient. Je me sens les épaules prises et les jambes libres, très vivant, mais respirant mal, la face, la gorge, la poitrine douloureuses. J’entends un second éclat, plus épais. Le poids qui m’étouffe reçoit une surcharge. Mes jambes sont toujours libres et je les remue avec fureur ; la sirène crie lugubrement, puis, soudain, le silence… et je coule, sans peine, dans une eau profonde, très bas, très bas, très lentement, le regard halluciné par ces roues de lumière jaunes et rouges, mais l’oreille sourde ; puis, plus rien.
Quelques minutes ; une demi-heure peut-être…
« Il a eu de la chance d’avoir reçu cette paillasse sur la gueule ! dit la voix de Cigogne.
— Espérons qu’il n’est pas trop abîmé ! répond le lieutenant.
— Il remuerait moins ses jambes, dit Cigogne.
— Oui, le téléphone marche. »
C’est Leroy qui parle.
Encore la voix du lieutenant, autoritaire et prenante, la voix d’un ami qui veut être obéi :