Je ne puis détacher mes yeux de cette figure si calme. Je me suis assis tout près, pour mieux la voir. Je me penche sur elle, longuement ; ainsi, je ne l’oublierai pas. Et, si j’en ai pris un croquis, n’allez pas croire que ce soit par curiosité… non ! non ! j’avais seulement peur qu’un détail de la physionomie, fût-ce le moindre, m’échappât.
On amène bientôt un brancard, un seul (nous en avions demandé deux), et le cheval du lieutenant…
Leroy, qui est à demi évanoui, sera transporté tout de suite ; on viendra prendre Doris plus tard. Nous mettons le lieutenant en selle ; le pansement que je lui ai fait à son bras est bien sommaire et son écharpe le gêne. Ils partent. Nous restons seuls, Cigogne et moi, près du corps.
Nous sommes gelés, le poêle est détruit ; après l’explosion, un des charbons répandus a brûlé le soulier gauche de Doris. On reste là, sans rien dire, et puis, perdant toute pudeur, nous nous mettons à sangloter comme des enfants.
« Il m’aurait appris à vivre ! murmure Cigogne. Ah ! que je t’envie, Serval, de garder un croquis de lui ! Tu pourras le voir, le suivre, imaginer d’après des traits fixés par toi ce qu’il serait devenu.
— Je t’en prie, Maxence, ne recommence pas tes fantaisies macabres. Celles à propos de Tierspoint suffisaient amplement ; tais-toi.
— Mais ce n’est pourtant pas de ma faute, répond-il, si je regrette un camarade qui serait peut-être devenu mon ami ! Ton croquis représente…
— Mon croquis représente le visage de Doris tel que je l’ai vu ; rien d’autre. Je me garde un souvenir, je ne tâche pas de m’en composer un. J’ai dessiné, je n’ai pas prophétisé. Souviens-toi de ce que te disait le lieutenant.
— … Et quand, tout à coup, sa bouche s’est ouverte, tu te rappelles son expression stupéfaite ?… Quelle image était donc apparue devant ses yeux verts, qui l’étonnait tant ? »
La même idée avait passé en moi.