« Les muscles macétaires se détendaient : rien de plus simple, répondis-je avec mauvaise humeur.
— Ça, c’est une phrase d’étudiant en médecine.
— Possible ! »
Et nous demeurions là, l’un et l’autre, devant le cadavre de Doris, transis tous deux, claquant des dents, claquant des dents plus fort quand une bouffée nous apportait un supplément de neige et de froid par la fenêtre d’entrée des deux obus.
Ah ! il ne restait pas grand’chose du toit de notre observatoire si bien fermé !… La lunette pourtant n’avait pas souffert. Recampée par mes soins sur ses trois pieds précis, elle occupait insolemment le centre d’un tas irrégulier de terre sanglante et de ferraille sous lequel débordait un coin de matelas.
Cigogne eut un frisson et, pour se réchauffer, prit dans sa musette une croûte de pain qu’il mangea.
Doris, couché sur la planche que nous appelions « le dortoir », son menton soutenu de nouveau par ce cache-nez de laine noire qu’il nouait par-dessus ses oreilles, Doris, le nez pincé, les pommettes un peu tirées, d’un jaune creux, le front nu sous une courte frise de cheveux roux, souffrait encore. — Il semblait avoir froid, lui aussi.
Vraiment, sa peau prenait de singulières teintes, ses mains étaient bien des mains de trépassé, telles qu’on les imagine. Il les avait longues et vigoureuses, elles paraissaient plus longues. Ses yeux étaient fermés, cependant, il ne semblait pas dormir : on ne dort pas avec un pareil trou dans le corps. A quoi servait-il donc de couvrir Doris de sa capote, de l’étouffer sous son cache-nez ? On savait trop qu’en appuyant d’un doigt là, dans le milieu de la poitrine, ça céderait…
Une belle, une noble figure, calme, énergique et douloureuse. Oui, Doris souffrait de ce vent glacial qui, par bouffées, le saupoudrait de neige fine ; on eût dit qu’il ne voulait pas le laisser voir. Voilà pourquoi il tenait maintenant ses lèvres serrées et sa bouche si fermement close.
Je m’assis près du cadavre pour le regarder encore, la planche du « dortoir » étant large. — Une demi-heure passa. — De temps en temps, Cigogne contemplait ce visage emmitouflé de noir, exsangue et froid, aux pommettes striées de rouge, puis il se penchait de nouveau, le front dans les mains, et pleurait, je pense.