Ce n’était pas la lettre que je prévoyais ; pas du tout. La princesse persane, la gerboise aux yeux tendres, la petite magicienne de ballet qui, dans ses boucles noires, porte une plume de paradisier (piquée là par mes soins), écrit fort posément. Elle doit, sous ses allures un peu trépidantes, cacher une âme tranquille, ou ce serait, alors… mais cela ne me regarde pas.
« Eh bien ? fis-je.
— Eh bien ? répondit-il.
— Je n’aime pas lire des lettres adressées à d’autres qu’à moi, mais puisque c’est fait, en quoi, maintenant, puis-je t’être utile ? quel service me demandes-tu ?
— Ecoute, mon vieux Serval, cette lettre, si tardive, m’inquiète. Je l’ai lue vingt fois, pendant la nuit ! je la sais par cœur… je ne la comprends pas. »
Que veut-il dire ? La lettre est charmante.
Mme Maxence exprime à son mari la joie qu’elle éprouve à le savoir décoré de la croix de guerre pour son seul héroïsme, sans être blessé. Une blessure est souvent l’œuvre du hasard et, par cela même, ne signifie rien, au lieu que Roger s’est vraiment distingué (mot souligné). Elle n’attendait pas moins de lui. Il ne faut pas que la croix de guerre soit simplement le prix du sang. Maurice Mahoudiaux (un de leurs intimes, sans doute) fut ravi de la nouvelle que Mme Maxence lui a communiquée. Il l’a priée d’embrasser de sa part Roger sur les deux joues et de lui dire qu’il était un brave, un poilu de bonne race. Maurice écrira lui-même, mais il lui faut dicter ses lettres et ce n’est pas toujours facile.
Cigogne m’interrompt pour me dire que Maurice Mahoudiaux fut récemment blessé d’un shrapnell au bras droit et que ce bras s’ankylose. Il a été maintenant transporté à l’hôpital où se trouve Mme Maxence. Cela, Cigogne le sait par d’autres lettres ; aussi, qu’il va mieux.
Je continue. Il y a, dans les considérations de Mme Maxence sur la valeur militaire de son mari, un certain enthousiasme à la fois sincère et raisonnable qui me plaît. Dans leur simplicité, les phrases sont chaleureuses et disent bien ce qu’elles veulent dire.
Mme Maxence donne ensuite divers détails ménagers très précis, très savoureux, que Florimonde, telle que je la vois, n’aurait certes pas su présenter ainsi. Elle achève en demandant avec insistance la raison pour laquelle Roger fut surnommé Cigogne. Il paraît que Maurice Mahoudiaux a trouvé cela drôle.