J’imagine cette jeune femme, les doigts crispés sur son porte-plume, secouant parfois sa tête, ébouriffant ses boucles, et s’appliquant de tout son cœur à écrire de façon sage, pour ne pas inquiéter l’héroïque Roger.

Mais en quoi donc cette lettre peut-elle le troubler, et quel service puis-je rendre à Cigogne ?

Nous venons de causer assez longuement.

Singulier garçon ! — Son inquiétude, car il est fort inquiet, se réduit, en somme, à ceci : Lucienne, quand il la reverra, ne sera plus la même. Les permissions vont commencer bientôt, assure-t-on. Cigogne rentrera chez lui pour y trouver une Lucienne inconnue. Savait-il seulement ce qu’elle était, au juste, avant de l’épouser ? Non… mais qu’importe ? c’est lui qui a fait d’elle ce qu’elle est (Cigogne ne se vante-t-il pas ?). Maurice Mahoudiaux est le meilleur des hommes, un géant aux larges épaules, toujours joyeux et de bonne humeur. Bientôt guéri, cet ami de dix ans reprendra ses habitudes chez Cigogne. Même à l’hôpital il est probable qu’il voit Mme Maxence très souvent. Alors… Lucienne ne subira-t-elle pas cette influence étrangère ?

« Oui, le meilleur des hommes, mais trop de bon sens, trop de sang-froid !… Que ferais-tu à ma place ?

Il se tait, non, il parle encore pour lui-même, à lèvres closes. Il doit parler passionnément : ses yeux sont plus instables que jamais. Parfois, ses lèvres muettes bougent. Je lui réponds d’un ton sec :

« A ta place, je défilerais moins d’âneries ; ta femme n’est pas une girouette. »

Il n’écoute pas, puis soudain :

« C’est aujourd’hui, dit-il, que Raymond Chert se marie.

— Tu pensais à Raymond Chert !… Je t’ai déjà laissé entendre que ce petit saligaud ne m’intéressait pas ! Il a dû te raconter de nouvelles ordures : qu’en son absence la jeune garce qu’il courtise avait pris un autre maquereau ! qu’il ne la tenait plus en main ! qu’il craignait de la trouver rebelle à son amour légal ! que sais-je encore ! Et tu transposes tout cela en pensant à ta femme… à ta femme ! misérable ! »