« Raconte ton histoire. »
Mais je ne pouvais m’empêcher de prêter l’oreille au petit coassement, si cocasse, d’une grenouille, près du puits.
Cigogne se tenait debout, à côté de moi, regardant de droite et de gauche, et me serrant le bras par saccades, comme s’il avait peur. Certes, il n’écoutait pas la petite grenouille, il ne voyait ni le clair de lune, ni l’arbre au chapeau d’argent !
« Allons ! un peu de calme ! lui dis-je, et raconte ton histoire.
— C’est une pénible confession, Serval ! »
Sa voix aussi trahissait un profond effroi. Quelque temps, il chercha ses mots ; enfin :
« Mon ami, dit-il, je suis un misérable !
— C’est entendu !… et puis ?
— J’étais resté à la cote 316 ; le capitaine a passé et m’a dit : « Maxence, vous allez porter ce pli au colonel. Il doit être à Altenach, en ce moment, avec son auto. Inutile de revenir ici ; il enverra la réponse plus tard. Et, surtout, pas d’imprudences ! » Je suis parti ; je suivais le chemin qui longe la prairie inondée, c’est plus court, tu sais bien !… En contournant le Bois Carré, voilà que le bombardement recommence… Oh ! c’était beau ! une vingtaine d’obus ont éclaté devant moi et à ma gauche. J’avais la tête libre ; je me sentais heureux, tranquille. »
Cigogne n’exagérait pas en parlant ainsi. Ce bon toqué n’a jamais tant de sang-froid que sous un arrosage d’obus.