Réfléchir, c’est, au juste, penser à ce que l’on a fait pendant la journée ; voir si l’on comprend toute la leçon de M. Salvert ; s’imaginer Lucienne jouant avec soi dans le bois et le jardin ; causer avec Leduc comme s’il se trouvait là ; compléter la liste des questions que l’on posera à M. Salvert dès le lendemain. C’est cela, réfléchir.
Parfois un chagrin dérange tout, dès le premier instant ; on ne réfléchit pas, on est malheureux ; on se roule dans son lit, de droite et de gauche, comme si l’on avait la fièvre, ou bien on se pelotonne dans un coin frais, on rentre dans sa coquille à la façon des escargots, et, le matin, en se réveillant, on a mal à la tête. A midi, au déjeuner, l’on dit : « J’ai passé une mauvaise nuit » ; à quoi Maman répond souvent d’un air railleur : « Voyez-vous ça ! Monsieur a passé une mauvaise nuit ! » et l’on devient rouge.
Ce soir, Jacquot est obsédé par des préoccupations multiples. Il ne réfléchira pas, il fera cette autre chose qui rend malheureux et donne la migraine : il pensera à ses chagrins. Il en a ; il en a plus d’un.
L’important est, d’abord, de mettre un peu d’ordre dans tout cela. Encore un conseil de M. Salvert :
« Il faut sérier, Jacquot, mettre les choses dans une même série (comprenez-vous ?) afin de ne rien embrouiller, et vous le ferez aussi bien pour vos billes que pour vos phrases. Quand vous m’expliquerez quelque chose avec ce système, vous serez beaucoup plus clair, et je saisirai votre pensée tout de suite. »
Alors, voilà : il y a les affaires de Leduc, les affaires de Maman et de Parrain, les affaires de Papa, enfin ses affaires propres à lui, Jacquot, les affaires propres de Jacquot. Pour l’instant, il ne veut s’occuper que des affaires de Leduc, parce que Leduc est très malheureux. Or, M. Salvert, à propos du saut en hauteur, après avoir achevé sa démonstration et le cours des exemples qui l’appuyaient, disait en particulier à Jacquot :
« Écoutez, Jacques ! on ne pleure plus à votre âge ; ce n’est vraiment pas convenable. Vous serez bientôt un homme. Non seulement il faut agir seul, mais porter avec courage la peine de ce que l’on fait. Pleurer, c’est bon pour les enfants et les gens faibles. »
D’autre part, son père et sa mère se sont disputés à table, au début de la semaine dernière. Il s’agissait de savoir si Jacquot devait être accompagné quand il descendait en ville. M. Laurenty a décrété, d’une voix autoritaire et décisive, que Jacquot pouvait se promener seul.
« Moi, disait-il, à neuf ans… »
Les parents commencent souvent leurs phrases par moi, quand ils veulent avoir raison.