La narration s’interrompait là. Jacquot n’était pas très sûr de sa dernière phrase. Les lézards s’endorment-ils vraiment comme les serpents ? N’en avait-il pas vu très souvent, l’hiver, se tortiller au soleil ? N’importe ! et, d’ailleurs, il n’aurait qu’à se renseigner auprès de M. Salvert avant de lui livrer son œuvre.

Maintenant, il fallait finir. Il reprit sa plume, songea, fit un petit dessin dans la marge, poussa un soupir, grignota le bout de son porte-plume… Il ne trouvait rien.

Le printemps… le printemps… Jacquot avait lu dans les livres que le printemps était la saison de la joie. Il pourrait toujours mettre cela. Il barra d’un trait le mot : alors, puis écrivit :

Tout le monde est content quand vient le printemps, parce qu’on aime à voir de jolies choses et que le printemps est joli. Le printemps est la saison de la joie. Le printemps est la saison de l’amour.

Cela aussi, Jacquot l’avait lu. Dans quel livre ? Il ne s’en souvenait pas.

Il s’arrêta soudain, n’ayant plus envie de travailler, se souciant peu de sa narration. Il se répétait la dernière phrase qu’il venait d’écrire et son dernier mot, ce seul mot : amour. Il posa son porte-plume et se prit la tête dans les mains ; une mèche de cheveux lui tombait sur le front. Il fermait les yeux, parce que, là, devant, le ciel était très rouge de tout son soleil couchant et parce qu’il voulait songer, être seul en lui-même. On n’a qu’à fermer les yeux et se boucher un peu les oreilles pour être seul. Des idées errantes, des souvenirs presque oubliés se pressaient autour de lui, le harcelaient, dansaient, faisaient tourbillon.

Il ne ressentait rien qu’un grand trouble. Il n’aurait pas su dire, au juste, de quoi il souffrait, quelle était son inquiétude, son effroi, son angoisse ; il n’aurait pas su expliquer, mais un flux de larmes montait à ses yeux et, derrière les paupières closes, les yeux restaient secs. Oh ! cette foule de souvenirs dans sa cervelle, et ces phrases et ces mots qui semblaient écrits en lui, qui se reconnaissaient, qui se réunissaient, puis se tenaient l’un à l’autre comme des personnes qui se tiennent par la main !

Jacquot tremblait de peur. Il n’en pouvait plus, il se rendait ; son pauvre cœur battait la chamade.

Aimer. Amour. Amoureux. Amant.

D’abord, ces mots-là, ces mots qu’il avait entendus si souvent et qui, tout à coup, devenaient terribles.