L'homme la voit qui guette au milieu des roseaux,

Laissant ses cheveux d'herbe ondoyer sur les eaux,

Elle chante, appuyant à sa hanche écaillée

Ses coudes de branchage et ses mains de feuillée.

La nature est belle ainsi, mais combien est-il difficile de la bien concevoir! On ne moralise plus... Ce n'a été que changer de mal! Car si les auteurs ne présentent plus d'ægipans amateurs d'homélies, s'ils ont cessé de faire tenir aux dieux les discours où se complaisait M. de Salignac, combien de méthodes inédites ont-ils trouvées pour fatiguer qui les parcourt! Ils n'édifient pas, c'est fort bien! Sont-ils moins ennuyeux?—A vrai dire et soit que l'on décrive les passions des hommes et le débat qui les suit, ou que l'appel d'une oréade arrête l'intrigue dans le sentier battu par le galop des satyres, le conte et le poème où les demi-dieux revivent reste un des genres les plus malaisés à parfaire. Plus d'un écrivain s'y adonna dont la tentative n'eut point d'excuses, car notez que, mettant un faune dans un paysage, vous y mettez bien un dieu mais aussi une chèvre. Vous serez forcé de considérer «l'animal» dans le satyre et rien ne fait plus varier un paysage que la présence d'une bête. Regardez un troupeau couché dans une prairie! Vous aurez là sans doute une impression de noblesse rustique, de repos, d'assurance. Enlevez le troupeau, votre prairie chantera peut-être avec toutes ses fleurs. Mettez un faune dansant, au pied d'un chêne. Vous aurez beau faire, accumuler les symboles et montrer en lui l'image d'un homme ou la figure d'un dieu, toujours il vous faudra compter avec la chèvre cabrée que vous nous avez montrée d'abord.

Inutile de vous dire que les poètes se sont peu arrêtés à ces détails. Ils avaient un prétexte à chanter (bien ou mal, il n'importe, mais d'une façon que les lecteurs peu attentifs ou peu renseignés pouvaient tenir pour originale), ils avaient la partie trop belle pour prendre des précautions. Et ce fut en vérité un débordement.

On en vint à considérer les poèmes ou les contes de ce genre comme des jeux faciles; on put à son aise n'y être point vraisemblable, accumuler d'ingénieux détails qui n'avaient que faire dans la narration, fixer, d'après Athénée, la formule d'un parfum ou le réseau d'une crépide, s'étendre en descriptions, être ironique et gouailleur et composer enfin des symboles qui sont, le plus souvent, des façons obscures pour déraisonner.—Peu de poètes ont su bien parler de ces choses; je ne sais qu'un petit nombre de poèmes, que trois ou quatre contes où soit rendue de façon belle et vivante cette vision fabuleuse de la nature avec tout son mystère et cette précision dans le détail sans laquelle il n'y a là qu'un rêve vague et sans intérêt. Un jour, M. de Régnier, voulant nous dire ce goût que certains gentilshommes du XVIIIe siècle avaient pour l'Italie, ses marbres, ses souvenirs et l'étonnante légende qui leur est attachée, nous fit une magnifique et terrible description de centaure. Cela se trouve dans Monsieur d'Amercœur et, vraiment, c'est comme si, par sortilège, un bronze enseveli avait jailli de terre.—Pierre Louÿs, dans ses contes, dans Byblis, dans Léda, dans certains sonnets, nous charme de façon différente, mais aussi vive, et, levant le regard du passage qui retenait captif, on se demande quelles néréides encore mélangées à leurs flots, quelles dryades magiciennes concertèrent ce philtre dont il nous grise et qui rend si crédule aux métamorphoses. Plus récemment, M. Marcel Boulenger, l'auteur du Page, écrivait un conte: Le plus rare volcelest du monde, où nous était présenté un centaure dans le décor inquiétant et sauvage d'une forêt d'Écosse, et là encore, par le soin que le narrateur prit à composer le paysage en concordance avec la terrible bête dont il hâtait la course à travers bois, nous trouvons ce souci de n'intriguer qu'à bon escient et de lier fortement et par de nombreux liens le monstre à la nature qui le vit naître. Le noble poète qu'est Mme Henri de Régnier nous décrivait dans un de ses plus récents poèmes cette étrange fusion où la fable ne se distingue plus de la nature:

—Est-ce la plainte, au loin, des lascives dryades?

Non! Ce n'est qu'une voix, une unanime voix

Qui sanglote et qui chante et qui rit à la fois