Le cheval de maman galope sur une route blanche. Son ombre bleue galope en raccourci dans la poussière à ses côtés.

Mon cerf-volant tire. L’arbre tremble, l’arbre se balance et me secoue ; la branche que j’enfourche est comme un cheval rétif.

Le cheval de maman galope toujours, mais, cette fois, sur les bords d’un vaste fleuve jaune aux lourdes eaux. Je sais que ce terrain est traître, qu’on s’y enlize… Comment avertirai-je maman ?

Le galop se dédouble, le galop se multiplie, le galop monte vers le cerf-volant, et ce sont de nombreuses écuyères foulant des nuées qui passent sur ces chevaux volants et brandissent des javelots et se poursuivent, échevelées, et poussent des cris que je reconnais, des cris exaltants. Mon cerf-volant domine encore la chevauchée. Ce galop, ces chants m’assourdissent. Et puis, soudain, le dragon pique du nez ; il sombre ; mon arbre se redresse…

C’est alors que la porte bat et que je me réveille effaré.

Je ne les ai pas tous nommés, ceux qui peuplaient mon rêve. Je n’ai voulu me souvenir que des Miens. Certains sont morts, d’autres vivent au loin, d’autres, tout près, se sont éloignés plus encore. Je me retrouve seul, très seul ; le bruit de galop qui m’obsédait se dissipe ; le ciel prend la blancheur du plafond de ma chambre ; il n’y vole nul dragon et voici qu’il faut vivre jusqu’au bout une journée que je commence à peine, où j’entre en frissonnant avec des larmes dans les yeux.

XXIX

Un soldat de deuxième classe relit avec soin quelques pages d’une revue parisienne, ouverte sur son bureau, entre deux dictionnaires qu’il feuillette tour à tour.

Je me sens très ému. Bientôt, il me faudra rejoindre la caserne, mais ne puis-je encore découvrir une virgule mal placée, une lettre à l’envers, ou telle autre affreuse coquille dont la correction serait d’ailleurs tardive, le numéro ayant bel et bien paru… Et je ne parle pas des fautes de français, des barbarismes, des impropriétés de termes, dont la seule idée me fait monter le rouge au front.

Un périodique très honorable a bien voulu de ma prose. Cela flatte, quand on a vingt ans, cela n’est pas une plaisanterie et les jours lointains d’Azur provoquent mon sourire un peu dédaigneux.