Le service militaire n’occupa pas toutes mes heures, puisque j’ai pu composer un article de critique. Par élégance ou plaisanterie, je le nomme « essai » ce qui sonne mieux. Il me fut aisé d’en découvrir le sujet. Mon admiration s’est fixée depuis plusieurs mois sur un auteur contemporain dont j’ai tout de suite dévoré l’œuvre. Ensuite, il m’a fallu la relire et la méditer. L’épreuve fut bonne car mon admiration, au lieu de défaillir, croissait de jour en jour. Enfin, tout nourri de ces livres, je voulus chanter l’excellence de leurs qualités. Hélas ! je n’étais pas le premier à tenter l’aventure : d’autres l’avaient fait avant moi, avec plus d’esprit, peut-être, ou plus de force, ou plus de subtile adresse. N’importe ! la conviction me reste que je l’ai découvert, cet artiste déjà connu, et qu’ayant mis toute l’ardeur de ma jeunesse à me le révéler à moi-même, seul j’ai découvert ce qu’il fallait en dire.
Je sais par cœur toutes les lignes tombées de sa plume. Je l’ignore cependant. Des gens de goût l’admirent (je viens de vous en fournir la preuve), les imbéciles l’attaquent, le tenant pour révolutionnaire, et d’autres (on s’en doutait d’avance), ne pensent rien de lui.
Mes pages m’ont l’air d’être convenables. Les épreuves furent corrigées avec tant de soin, à l’ombre du mur de la caserne ! Et me voici obligé de m’y rendre de nouveau, à cette caserne. Dans trois semaines, d’ailleurs, je recouvre ma liberté, vouée, je l’espère, à composer une série d’essais critiques et peut-être, plus tard, à les réunir en un recueil modeste : mes débuts en librairie.
Je sors après être allé baiser la main de maman et prends mon courrier dans l’antichambre : deux feuilles sans intérêt, un prospectus, une enveloppe dont l’adresse est d’une écriture inconnue, mais sitôt en ai-je retiré la double feuille de petit format, je me sens la main tremblante, le front mouillé… C’est lui qui m’écrit. Lui, et quelle lettre !
Mon essai ne l’a pas ennuyé, il en parle avec bonne humeur, il me dit que les hasards de sa vie occupée le mèneront près d’ici, dans un mois. Il me fixe même la date : certain samedi, vers dix heures du matin. Il viendra me serrer la main.
Ah ! je crois bien me souvenir d’avoir dénombré les jours ! Quelle surprise ! plus belle d’être à ce point inattendue. Rendu à la vie civile, sans tutelle d’aucune sorte, maître de mes actes et possesseur de la clef de mes champs, je serai plus libre de le recevoir à ma guise.
Cette époque de ma vie, qui me semblait belle, à cause d’un article paru, vient de changer soudain de beauté.
Même compté scrupuleusement, le temps passe… Vingt-trois jours ! Enfin la matinée de samedi est venue ! Il verra le ciel de mon pays, paré de sa vraie teinte, la mer scintillante et paisible, les rochers des collines, austères et nus comme je les aime, quand je veux rêver de l’Orient.
Le voici qui entre chez moi !… La vie même : sa parole est vivante, ses yeux sont vivants et son geste sobre donne une âme à tout ce qu’il dit.
« Déjeuner ? bien volontiers : je ne partirai que ce soir. Je compte sur vous pour m’accompagner en ville, pour me montrer les gens qui passent, les bateaux du port, les flâneurs et la foule : rien que l’étranger veuille voir, ni collection, ni musée ; un peu du plaisir quotidien que l’on trouve à se promener ici.