— Je vous promets de faire de mon mieux. »

Il me semble que maman fut flattée de sa visite.

« Je tenais à connaître votre fils, Madame : sa critique est tout à fait gentille et pleine de bonnes intentions, mais nous ne parlerons pas, aujourd’hui, de littérature. Je viens d’engager ce jeune censeur comme cicerone, jusqu’à mon départ, et l’ai chargé de me montrer les beautés de sa ville : celles, bien entendu, qui ne sont pas étiquetées.

— Saura-t-il ? » demanda-t-elle en souriant.

Ils causèrent ensemble jusqu’au repas. Il nous décrivait sa forêt, là-bas, dans le nord, si différente de mon cher petit bois de pins ; il décrivit ses chasses et l’on eût dit, à l’entendre, qu’il chassait sous nos yeux ; il parlait avec amour de ses bêtes, de ses arbres, des paysages qui l’entouraient ; il dit même quelques mots de ses œuvres, sans insister, sur un ton familier, sans modestie non plus : simplement. Parfois, un petit détail précis, une anecdote plaisante donnait du relief à la phrase… J’écoutais, je me sentais fier… Ah ! cet homme royal n’était pas mon cousin !

Bientôt, nous pensions l’avoir connu depuis de longs mois. Il fut lui-même, ce jour-là, et c’est ainsi qu’il m’est toujours apparu. Souvent joyeuse, grave quelquefois, la voix garde son accent, sa vertu d’évocation immédiate, son récit rapide et précis. Il n’arrange pas ses phrases, il ne les complique, ni ne les charge : il cause, comme lui seul sait faire. Que le sujet soit noble ou rustique, sérieux ou plaisant, il ne change pas ses façons de dire.

Je l’ai toujours vu tel qu’il était au crépuscule de ma jeunesse. J’ai suivi sa carrière ; chacune de ses œuvres nouvelles semble m’avoir lié à lui davantage, chacune me le dépeignait mieux, en traits plus significatifs, plus singuliers, plus véridiques… Ah ! me vouer à l’étude de son œuvre et de sa pensée, quelle haute recherche, mais combien j’en suis encore loin !

Plusieurs années plus tard, comme nous devisions de conserve, maman, quelques amis et moi, je ne sais qui me fit cette remarque à son propos :

« Il n’est pas ton maître : le vocable lui déplairait par son allure officielle. Il est ton Patron. »

« Le Patron », ce nom lui est resté. J’ai quitté mon Patron hier soir ; je le reverrai dans trois semaines. J’aime l’imaginer en ce moment dans sa forêt chargée de neige et de frimas, tandis que d’autres pays que ma fantaisie incertaine voudrait visiter se chauffent au soleil et se parfument de fleurs, des pays lointains que je désire connaître, où je rêve de travailler, où j’irai peut-être, un jour.