XXX

Faut-il avouer sans vergogne que le hasard me fut toujours favorable ? A l’époque où nul livre ne m’enchantait plus qu’un autre, sauf quand il me forçait tout de suite à rire aux éclats ou me répétait d’anciens contes que je connaissais bien, je fis, en rentrant de certaines vacances pluvieuses, la rencontre de M. Lequin, dont l’habile enseignement, par des procédés si simples que je n’y comprends encore goutte, sut me donner le goût de la lecture et m’apprendre en quelque sorte à lire, puis à m’enthousiasmer. Sans doute, ces admirations ne furent-elles pas toujours d’un choix très sûr (le mien). Certaines des plus vives se flétrirent bientôt, alors que je les croyais immortelles ; admirations saisonnières, convenables à un matin d’été, à un soir d’hiver et qui, plus tard, mouraient d’ennui ou qu’une critique, une parole pointue et juste, une habile comparaison remettaient à leur place.

Il en fut de même, par d’autres moyens, pour les délices de la géographie et les désirs qu’ils suscitent avant peu. Je ne prisais alors que les contrées lointaines : elles seules avaient du charme, de l’attrait, un parfum. Au lycée, on nous en parlait peu. Leur intérêt provenait, hélas ! de ce que je les connaissais mal ou pas du tout.

Un atlas ne devient vivant que peuplé d’images presque familières, or il importe, pour l’animer ainsi, de se donner de la peine, et mon professeur de géographie ne m’engageait pas au travail : il dictait son cours. Quelques livres lus avec passion y suppléèrent, illustrant soudain cette côte sèche et morose, ce pays dépourvu de pittoresque, cette roche culminante mais sans histoire… Pourquoi chercher ailleurs que dans ces pages évocatrices ?

Les îles du Pacifique n’étaient-elles pas, suivant Stevenson et Loti, enchantées par de belles filles brunes à la chevelure fleurie ? L’arrière-pays de Cuba, si l’on s’y promenait à loisir, ne présentait-il pas aux yeux toute la magie d’un sonnet gravé dans ma mémoire, et toute sa musique ? Ne pouvais-je en naviguant le long de mon rêve, croiser, voiles éployées, les caravelles venues d’Europe ?

Heredia me révélait ainsi la Sicile, l’Egypte, la lande bretonne, le Japon et ces « jardins de la Reine où la brise éternelle est faite de parfums », comme Kipling m’avait introduit dans la brousse indienne et mon cher Stevenson dans cette île inconnue qui recèle un trésor. Barrès me dévoilait une Espagne sanglante et Tolstoï, en attendant Dostoïewski, un visage de la Russie que je n’imaginais pas, tandis que Baudelaire prolongeait toujours mon rêve…

Ces beaux voyages dans un fauteuil se terminèrent brusquement, un jour de beau temps où je causais au café, dans certain port méditerranéen, avec un nouveau camarade, découvert la veille et qui se nommait Carliès. Ce jeune homme avait déjà beaucoup voyagé de façon utile et diverse. Avec un sourire qui rendait toute narquoise sa face glabre, il sut vite réformer ma géographie et, sans nulle méchanceté, lui donner un contour plus plausible. Ce jeu coupé de plaisanteries, m’intéressait comme une découverte nouvelle. Nous passâmes plusieurs après-midi à causer de la sorte, plusieurs nuits aussi, je crois, en compagnie de jeunes femmes étranges, loquaces, point sottes, qui faisaient profession d’avoir lu, de lire volontiers et qui paraissaient, quand la mauvaise chance les induisait en une erreur trop forte, le faire exprès, pour nous amuser, sans plus.

En si plaisante société, Carliès m’apprit donc que mon Amérique n’existait guère hors de ma tête. Il eût averti presque de même un gosse que l’Italie n’a point, hors des atlas, la forme d’une botte et qu’elle ne se chausse pas. Il me dit que je plaçais, sans raisons valables, tel paysage trop à l’est et que, de cet endroit où, du haut d’un cap très abrupt, je guettais une escadre de blanches voilures, on ne pouvait voir qu’une plage bordée de villas somptueuses et d’hôtels où l’on soupait en grande toilette, servi par des nègres, enfin que les navires côtiers n’avaient point la forme que je leur donnais et traînaient après eux un panache de fumée noire. L’Espagne présentait, paraît-il, d’autres aspects que ceux qui m’étaient chers et la Russie un alliage de sentiments plus simples.

« Vous faites tort, en somme, aux poètes, aux romanciers, aux voyageurs artistes dont vous vous nourrissez si avidement. Ce qu’ils nous donnent, ce sont leurs impressions du moment, ruminées ensuite à loisir, leurs sentiments exprimés en un paysage et ce qu’ils gardent de leurs rêves. Vous détruisez un peu de la beauté de l’œuvre par cette recherche d’un renseignement précis. Un recueil de poèmes n’est pas un indicateur de chemins de fer, du moins, il me semble…

— En plaisantant, vous me gâtez d’avance les voyages que je ferai peut-être : vous en détruisez la magie.