— Non, cher Monsieur ; il vous serait plus utile de glorifier la figure de l’auteur par les évocations qu’il nous livre que de fausser ce qu’il dit. Lorsque le poète nous dépeint un paysage de jadis, une scène du passé, si juste que soit la synthèse, elle nous renseigne d’abord sur les goûts de ce poète, son imagination, son génie, et lorsque Barrès est obsédé par le sang et les tortures, en cette Espagne qu’il admire si fort, sa vision reste vraie, moins l’obsession qui la souligne et spécialise l’œuvre d’art. Elle était en lui, déjà, mais, comme elle vous ravit, vous fermez les yeux à tout autre spectacle.

— Je ne vais pas si loin ! Ne me faites pas dire que je verrai Antoine et Cléopâtre sur le Nil, Parsifal dans son temple et saint Antoine causant avec la bête dont la stupidité l’attire !

— Vous en prenez le chemin ! Si j’osais, je vous engagerais aussi à changer votre façon de lire, simplement pour vous former un point de vue personnel, afin d’écrire, un jour, à votre tour, plus librement… Mais le domaine des lettres n’est pas le mien. Vous plairait-il, puisque nous dînons ensemble lundi, de faire, ce soir-là, un tour au Japon ? J’y ai passé la majeure partie de l’an dernier. »

Cette soirée m’enchanta. J’y précisai encore le désir grandissant que j’avais de partir au loin, de voir enfin de mes yeux ce que mes songeries ne savaient plus m’offrir.

— Pourquoi pas ? Votre idée, cher Monsieur, n’est pas mauvaise.

— Si je retrouvais mon chemin tout seul, je risquerais de perdre la tête ! Trouvez-moi un compagnon de votre genre, et je me décide sur l’heure.

— Mon temps est pris par de moins lointaines besognes, je le regrette, mais votre séjour peut encore se prolonger ici, sans inconvénients, n’est-ce pas ? La chance m’indiquera donc ce voyageur avec qui vous irez courir le monde, mais tâchez dès maintenant de restreindre votre choix. Une vie de centenaire ne suffirait pas à bien voir tous les lieux divers que vous désirez connaître et la Tasmanie, l’île de Pâques, Magellan, la Chine occidentale et le Soudan ne sont pas desservis par un courrier hebdomadaire… »

La chance ?… n’ai-je pas dit, tout à l’heure que la chance me fut toujours favorable ?

XXXI

Je reçois, ce matin, une lettre pareille à tant d’autres, qui n’attire pas mon attention de façon particulière. Je l’ouvre enfin, distraitement, mais son contenu me fait réfléchir.