Pour l’instant, le seul paysage de la rue s’offre à moi, morne, pluvieux, devant lequel il faudra m’émouvoir du mieux que je pourrai, rappeler des souvenirs, vivre en leur compagnie, les interroger, savoir ce qu’ils ont encore à m’apprendre, leur sourire aussi. Quelques autos passent, de bruyants autobus, des gens emmitoufflés de manteaux ou de fourrures, et qui s’aventurent sur le pavé mouillé sous l’égide de leur parapluie, un ciel où rien de bon ne se devine, enfin moi-même, assez mécontent, moi tout seul, un papier aux doigts, prêt à lire avec plus d’attention une page dont l’en-tête m’est familier.

Maître Noblet fut le notaire de mes parents. Je me souviens de sa figure qui me représentait jadis celle du notaire type, à l’image duquel les autres furent faits. Je l’imagine dictant ces phrases à son anguleux secrétaire et les signant de sa propre main.

Il m’annonce aujourd’hui que la campagne où mon enfance et ma jeunesse trouvèrent, comme je vous l’ai dit, tant de charme et qui m’offrit de si nombreuses délices que j’écoutai d’une oreille attentive, auxquelles je goûtai d’un regard gourmand et d’une âme exaltée, sera bientôt vendue, avant la fin du mois peut-être. J’ai toute liberté de m’y promener une fois encore, si le voyage ne me rebute pas, et Me Noblet ajoute en post-scriptum quelques lignes autographes qui prétendent, je pense, me toucher beaucoup, sur le culte du souvenir et l’honorable qualité d’un sentiment qui se fait rare, dit-il, en les temps desséchés que nous vivons.

Je l’attendais bien, cette nouvelle ; néanmoins elle me donne le frisson. Je partis sans tarder. Peu de jours après, je descendais du train et, une heure plus tard, sonnais à la grille de la campagne. Cette fois, je n’eus pas à me mettre, comme naguère, sur la pointe des pieds.

« Ah ! Monsieur Ottavio, quelle bonne surprise ! »

On cause, on rappelle sans ordre les jours passés où je courais dans la prairie, en culottes courtes, on évoque surtout de chers êtres disparus et, pour scrupuleusement que je me surveille, mon cœur souffre déjà, tandis que mes yeux se mouillent de larmes subites que j’essuie en me détournant. Puis ce sont des questions qui se chevauchent…

« Et Monsieur Ferdinand, que devient-il ?…

« Mademoiselle Bianca est mariée… A-t-elle un beau garçon ?…

« Vous rappelez-vous, Monsieur Ottavio, le jour où l’on a fait la chasse aux rats et cette nuit d’été où deux rossignols s’étaient perchés sur le lustre de la salle à manger ?…

— Mes amis, je compte me promener, toute la matinée, dans la maison, les prés et le bois. Ne laissez entrer personne, s’il vous plaît. Je tiens beaucoup à rester seul. D’ailleurs, je rentre à Paris, demain soir, sans faute.