— Un si court séjour, Monsieur Ottavio ! et nous qui espérions vous retenir longtemps ici ! »
Il fait beau, le ciel est clair, lumineux, égal ; chaque branche, dirait-on, porte un oiseau qui chante. De la terrasse où, nerveusement, je me promène de long en large, on découvre la mer peuplée de voilures, parsemée d’éclats de jour et bordée de roches frangées d’écume, la mer sur laquelle se promène avec nonchalance une brise d’été chargée d’aromes.
Cinq minutes me suffirent pour visiter la maison. Elle m’était devenue étrangère. Rien n’y subsistait de vivant. Tout m’y parlait de mort préparée par les longues souffrances, les larmes et les cris, d’angoisses cruellement éteintes, de peines à la longue effacées, de fièvre pour jamais refroidie. Mieux valait se rendre au cimetière où les tombes gardent du moins une figure et préparent un accueil à qui les visite avec amour.
Dans le bureau de papa, les livres étaient poussiéreux. Dans la bibliothèque, il ne restait vraiment que les volumes que j’avais emportés à Paris (leur place vide), et les couloirs, la salle à manger, les chambres où des meubles s’ennuyaient manifestement, sonnaient le creux, privés de voix, de musique, de jeunes culbutes et de rires, enfin les portraits pendus aux murs affectaient une expression figée, glaciale, méconnaissable… (cette expression, l’avaient-ils peut-être toujours eue ?). Je préférais revoir les prés, le verger et le bois où la nature saurait me parler encore.
Mon espoir devait moins tenir de la chimère. L’herbe me fut plus charitable que la maison ancienne ; les fleurs nouvellement écloses voulurent bien reconnaître leur admirateur d’autrefois.
Me voici couché de mon long à l’ombre d’une branche de platane, dans le voisinage de coquelicots, de marguerites et de boutons d’or, à l’orée même du verger, frontière chaleureuse où le soleil ne m’éblouit pas. Près de ma main posée à plat, un petit monticule de terre meuble est parcouru d’insectes qui me furent familiers et m’offrent un spectacle que j’ai plus d’une fois contemplé, jadis.
Des fourmis passent, affairées, chargées de fardeaux.
Entrechoquant leurs glaives dentelés, deux mantes vertes, d’humeur cruelle, vont se livrer un combat sans merci.
Deux bousiers paysans s’efforcent de rouler une sphère de fumier vraiment démesurée.
Un papillon me soumet l’esquisse de ses danses les plus chatoyantes et j’y applaudis tout de suite, sans bouger.