Ma chère bonne-maman était en partie de souche luthérienne ; je vous l’ai dit.
Je fus élevé par mes parents dans son atmosphère : ils me voyaient avec plaisir écouter ses récits, lui poser des questions absurdes ou naïves, l’accompagner dans ses promenades, m’imprégner d’elle en quelque sorte. Vieillesse admirable d’un corps robuste, sans tares, d’un esprit sensé, ouvert et charitable… Il naissait d’elle une ambiance exquise, faite de douceur, de philosophie, de tranquille gaîté : ceux qui l’approchèrent à cette époque, ceux surtout qui furent ses amis, en subirent le charme prenant. Mon père l’adorait, ma mère disait que son seul regard donnait de l’apaisement. Comment ne l’eussé-je pas aimée ?
Elle conservait avec grand soin, dans un petit coffret en bois des îles, le plus singulier, le plus touchant souvenir de ses jours illustres : deux chaussons de soie noire qu’elle portait, ce soir de gala où, pour la dernière fois, elle parut devant le public. Dans sa loge, elle les signa l’un et l’autre, à l’encre, inscrivit, non sans quelque mélancolie, je pense, la date décisive et les coucha pour toujours au fond du coffret d’amaranthe… Pour toujours, non : pas tout à fait.
Mon père m’a conté qu’à l’époque où bonne-maman venait de se retirer en Provence, une jeune amie qui lui rendait visite s’étonna de l’élégance menue, de l’invraisemblable étroitesse de ces chaussons, qu’elle lui montrait, déclarant qu’ils n’étaient à la mesure d’aucun pied de femme. Bonne-maman tâchait de la convaincre et n’y parvenait pas : la dame s’obstinait à douter, pour des raisons de bon sens, supposait un défaut de mémoire, alléguait l’effet réducteur des années sur ce très peu d’étoffe cousu à ce très peu de cuir.
« Et cependant, j’ai dansé, portant ces mêmes chaussons.
— Non, chère Madame, ce n’est pas croyable !
— Je vais donc vous le prouver. »
D’une main preste, elle déboutonna ses bottines de jardin, se déchaussa, saisit le chausson de droite… oh ! ce fut l’affaire d’un instant !
Déjà la personne incrédule s’extasie, lève les bras au ciel, se confond en excuses bavardes, quand se révèle à ses yeux un spectacle assez imprévu. — L’ancienne Sylphide s’est levée, elle avance son pied droit, se recueille, puis, d’un mouvement soudain, plein de grâce encore, fait, en pinçant la jupe trop longue, une pointe sur ce pied chaussé de noir : une pointe de très courte durée, une pointe presque insaisissable, une pointe à peine, si l’on peut dire, mais une pointe !
Et l’on n’apercevait, aussitôt après, dans le large fauteuil de satin bleu, que la vieille dame de tout à l’heure, un peu essoufflée, qui souriait avec malice.