Du fait de sa mère suédoise, cette italienne fut protestante. Elle tenait beaucoup à sa religion, l’avait toujours pratiquée, s’en montrait fière, mais rien de dur ne gâtait, n’ossifiait ce sentiment profond. Il lui semblait tout naturel d’avoir été, en même temps, une protestante fervente et une déesse de la danse (Tersicore rediviva), comme aussi de fréquenter les cours en restant ballerine ; d’avoir épousé l’homme de son choix, certes charmant, au dire de ceux qui le connurent, mais qui valait moins qu’elle ; de s’être retirée du théâtre au moment de sa plus grande gloire, le soir où elle pensait avoir atteint son apogée, où Musset et tant d’autres la suppliaient, si elle ne voulait plus danser, de leur laisser au moins son ombre. On la vit encore aux somptueux bals des Tuileries, mais elle passait presque tout son temps sur les bords du lac de Côme où elle élevait ses enfants. Elle mena ensuite une vie paisible et bourgeoise, loin du vacarme des fêtes, et, devenue vieille dame, se retira en Provence, parmi les siens, dans un beau jardin planté d’arbres et de fleurs.
J’ai conservé d’elle un souvenir merveilleux. Quand elle me racontait des histoires d’autrefois, elle savait les mettre à ma portée. Dans son impeccable mémoire, elle faisait un choix. Il me semblait écouter les Mille et une Nuits. Ma crédulité étant entière et passionné mon désir d’apprendre, je la suivais dans ce pays féerique où les sylphides en ronde flottent au-dessus des étangs, où les rois viennent baiser la main des bergères, où, pour se poser sur la prairie obscure, on emprunte le chemin d’un rayon de lune. Grâce à elle, je me promenais dans un rêve, et ce rêve était d’autant plus étrange que, très avide de tout savoir à la fois, j’interrompais souvent le récit de bonne-maman pour quêter une explication et mettais sa réponse au même plan que le reste de ma science acquise.
Par exemple, elle me parlait peut-être d’un événement historique auquel elle avait assisté à la cour d’Autriche et disait : « Si j’ai bonne mémoire, ce soir-là, on jouait Orphée. » Je demandais aussitôt ce que signifiait ce vocable inconnu.
« Orphée… eh bien, tu vas comprendre : c’est le nom d’un grand poète qui chantait ses vers en s’accompagnant sur la lyre. Il aimait beaucoup une dame qui s’appelait Eurydice… »
S’ensuivait une biographie sommaire mais pittoresque d’Orphée. Ainsi, les fragments d’histoire, de mythologie, les contes de bonne femme, les descriptions de fêtes à Pétersbourg ou aux Tuileries et les petits faits de la vie courante formaient une même tapisserie à personnages, tendue devant mes yeux. De même, l’impératrice Eugénie, M. de Morny, les nymphes des eaux, Alfred de Musset, la garde russe, les bayadères d’Orient, les hamadryades, Vigny, Victor Emmanuel, la fée Carabosse et le Grand Turc appartenaient tous et toutes au même monde où je fréquentais familièrement… mais si bonne-maman avait le goût des légendes, il lui déplaisait fort d’en être le sujet.
« On pourra te dire, car cela a paru jadis dans les journaux, qu’un soir, en traversant les Carpathes, je fus surprise par des brigands, que leur chef fit étendre un tapis dans la clairière et qu’à peine avais-je dansé devant lui, comme j’en étais priée, que nous fûmes tous relâchés, mes compagnons de route et moi. Voilà un beau tissu de mensonges ; la date seule est vraie : je traversais en effet les Carpathes et notre diligence fut arrêtée, mais tout simplement par la police. On nous avait pris pour une troupe de contrebandiers. Ayant montré des passeports en bonne forme, nous fûmes autorisés à poursuivre notre voyage. — Tout le reste, mon petit, est de l’invention d’un journaliste. Ces gens sont terribles ! Lorsque, plus tard, tu liras des anecdotes sur ta grand’mère tu voudras bien en prendre et en laisser. »
Elle avait l’esprit précis, sans rien de sec.
D’autres scrupules la travaillaient : ce fut à son fils qu’elle les confia ; c’est de lui-même que j’en tiens le charmant aveu.
Chez moi, j’ai toujours eu devant les yeux, dominant la desserte de la salle à manger (elle s’y trouve encore), une grande toile, de peinture assez médiocre, datée de 1834, qui représente bonne-maman et son frère dans la Sylphide. Le danseur, vêtu d’un costume écossais tout à fait impeccable, dort au fond d’un vaste fauteuil à oreillettes, la danseuse, en jupe de souple gaze, est agenouillée à ses pieds. Cela se passe dans la haute salle de quelque manoir.
« Un jour, disait la vieille dame, tu expliqueras bien au petit que jamais je n’ai paru en scène avec une jupe aussi légère. Je veux qu’il le sache : ce tableau pourrait l’étonner à juste titre. D’autre part, lorsque l’empereur Nicolas de Russie me fit danser le Dieu et la Bayadère à Pétersbourg, il chargea un chambellan de me transmettre, dès la chute du rideau, ses compliments sur la parfaite retenue que j’avais mise à interpréter cette œuvre qui, jusque là, passait pour indécente. »