C’est elle à tous les âges : sa figure me reste ainsi présente, vivante, actuelle. Son charme composite est fait d’austérité tranquille, de douceur, de quelque malice qui passe dans les yeux, mais surtout d’une paix sereine dont l’influence rayonne alentour. On dirait que cette vieille dame se repose après avoir bien vécu.

Je la revois, vêtue d’une robe de soie noire à volants, dont le corsage est agrafé au cou d’un camée. Je revois ses petites boucles d’oreilles, son abondante chevelure blanche, roulée en nattes sur les tempes. Elle est chaussée de solides bottines, car, dès le soleil couché, elle ira se promener longuement dans le bois et cueillir des fleurs au jardin. Maintenant, il fait encore trop chaud : c’est l’heure paisible où l’on cause, où l’on se souvient, où l’on se permet un léger somme de quelques minutes à peine, quitte à s’en excuser ensuite avec un sourire :

« Que voulez-vous ! je deviens vieille… »

Elle naquit aux premiers jours du siècle qui tire à sa fin.

Jamais rien de négligé dans sa tenue. Elle réprouve, pour elle-même, l’usage des pantoufles, des robes de chambre : « A mon âge, il faut se surveiller. » Elle n’oublie sa discipline qu’à l’instant de ce petit somme si court, de ce repos de chatte que les créoles appellent plaisamment un « cabichat. »

Bonne-maman eut une vie très brillante : elle s’illustra toute jeune comme ballerine, bientôt après comme étoile. Elle fut l’enchantement des yeux de mille spectateurs extasiés. On l’admira d’un bout à l’autre de l’Europe.

« De mon temps, on allait peu en Amérique ; c’est dommage. »

Elle dansa devant des rois, des empereurs. En tous pays on célébrait ses danses ailées. Elle n’en fut nullement grisée :

« J’étais laide et j’avais les bras trop longs, mais on ne m’en voulait pas… »

Elle oubliait de dire que de cette légère disgrâce on faisait une grâce de plus en comparant ses bras trop longs à des guirlandes. Sur les murs du petit salon où je vais, enfant, causer avec elle, des vers manuscrits chantent sa gloire, signés de noms illustres. Je les lus dès que je sus lire. Je les lis encore aujourd’hui, bien que je les sache par cœur.