J’ai pris longtemps à le connaître : il m’effarait un peu, d’abord. L’enfant accepte mal l’ironie. Même quand il n’en est pas directement touché, elle le met aux champs… D’où vient alors la passion qui me poussait à tout confier de mes jeux, de mes soucis, de mes plaisirs, à cet homme autoritaire, assez dur et, je pense, très orgueilleux ? Peut-être ses plus belles qualités m’étaient-elles accessibles. Il s’intéressait à tant de choses ! Nous engagions des causeries interminables où je lui racontais par le menu un projet de course dans le bois de pins et lui révélais même la trouvaille que je venais de faire d’une cachette où jamais, au cours de la partie de jeudi prochain, mes camarades ne songeraient à me chercher. Le jeudi soir, il s’enquerrait de mon succès, de ma défaite. Il savait écouter. Il proposait une variante, une ruse inédite ; il attendait que j’eusse filtré l’idée nouvelle pour la discuter encore. A ces moments, nulle ironie dans son regard : une expression ouverte et des yeux rieurs. Je me sentais soudain en confiance, je l’admirais pour sa subtilité, son adresse à me convaincre et surtout pour sa fantaisie… Mais pourquoi cette amertume, ce ton mordant, ces paroles incisives et coupantes, lorsqu’il s’adressait à certains qu’il fréquentait cependant ? Il me semble l’avoir compris… hélas ! beaucoup trop tard.

Papa s’en fut à une époque où je commençais à le bien connaître, à sentir la valeur de cette discipline étrange qu’il m’imposait avec tant d’application délicate et de prudence.

Il me semble que l’un de ses travers les plus marqués explique un peu quelques aspects de son être intime. Il aimait à plaire, il voulait me plaire et, pour mieux y parvenir, tâchait de bien voir en moi. Il s’efforçait à vivre de ma vie d’enfant, à considérer les choses de mon point de vue propre et, par ce moyen, d’arriver à me régenter mieux. Il voulait entrer en moi afin de me marquer plus fortement de son influence, afin de se voir lui-même dans le miroir de son fils, afin de se prouver qu’il m’avait plu jusqu’à éveiller chez moi le désir de lui ressembler. Ainsi sa volonté de séduire et de dominer se satisfaisait en même temps que son orgueil. A ceux qu’il n’aimait pas, il imposait de se soumettre par la force, il les secouait par des sarcasmes brutaux et de dures plaisanteries… Moi, il m’aimait.

J’ai grand peur du souvenir, à cause de la déformation qu’il donne aux êtres évoqués : il les idéalise, il les change en poupées de cire immobiles et fardées, en figures d’exposition où le cœur ne bat plus. On se contente à l’ordinaire de ce musée Grévin, on en tire même vanité : il est le temple intime des familles bourgeoises ; on invite les gens à le visiter, sur un ton d’aimable condescendance ; on vous fait remarquer que tout y est bien rangé, bien propre. J’avoue que ce musée me paraît affreux, qu’il m’ennuie et parfois me soulève de dégoût. Une mémoire indulgente est souvent sacrilège : ne fardons pas nos souvenirs.

Sans y réussir toujours, je tâche cependant d’aimer ceux que j’aime, qu’ils soient absents ou morts, sous l’aspect qui fut le leur aux instants que choisit ma mémoire pour les reprendre à l’exil, à la nuit, à la désaffection ; ces instants où ils riaient, pleuraient, jouissaient de la vie, détestaient de vivre, où ils furent bons, injustes, gais, soucieux, volontaires, indécis, mais où ils furent eux-mêmes, où ils se firent aimer… Saurai-je y parvenir au cours de ces pages ?

Sur cette interrogation dubitative, je vous quitte et vais rejoindre bonne-maman.

II

« C’est toi, Ottavio ? Entre, mon enfant. »

Bonne-maman me fait le plus gracieux accueil. Elle est assise dans son fauteuil de satin bleu capitonné et lit le journal, sans beaucoup se servir du face à main réservé aux tout petits textes.

Une très vieille dame qui jamais ne fut jolie, mais dont l’expression demeure séduisante. Je l’ai souvent contemplée, jadis ; depuis lors, j’ai toujours gardé près de moi des portraits d’elle : lithographies, crayons, daguerréotypes fanés, effigies grossières ou fines, photographies prises par mes parents, et jusqu’à des illustrations découvertes dans des gazettes anciennes.