« Voilà, dit-elle, cher Monsieur : vous m’avez donné un trop grand bonheur, après dîner, chez vous. Il faut marquer la date. Voulez-vous poser à distance respectueuse des deux petits chaussons noirs, je veux dire pas trop près, (mais pas trop loin non plus !) ce gros vilain chausson rose ? »

Elle se déchaussa du pied droit et inscrivit sur la soie une dédicace datée… La « communication » était faite.

Madame, si les hasards de la vie vous ramènent jamais en France, m’accorderez-vous l’honneur de dîner encore à cette table où vous fûtes déjà reçue ? Vous y trouverez, j’espère, les mêmes amis qu’à votre premier passage et pourrez voir le chausson rose posé ni trop près ni trop loin des chaussons noirs, ainsi que vous m’en exprimiez le désir.

Enfant, je savais déjà que la gloire avait touché bonne-maman, qu’elle se différenciait de façon nette des autres êtres qui m’entouraient, non point par son âge seulement, mais par sa renommée, par cette atmosphère singulière qui régnait dans son voisinage et qui dépaysait en quelque sorte. Je ressentais l’influence chérie, je m’attachais à la subir, j’y trouvais d’incomparables délices.

Après-midi d’été parfaites où elle daignait me dire, tout en travaillant à un ouvrage de tapisserie :

« Ottavio, tu vas me rassortir ces trois brins de laine et, si tu veux, je te raconterai des histoires…

— Oh ! oui, bonne-maman ! »

Elle s’étonnait, paraît-il, que j’eusse un tel goût pour ses récits :

« Je dois ennuyer le petit avec mes vieux radotages. »

M’ennuyer !… je la suivais chaque fois vers des pays enchantés ; elle éveillait en moi le goût du rêve, le goût des longs voyages et me montrait par ses phrases simples et cursives, mieux que n’eût fait nul autre narrateur, des spectacles dont mes yeux restaient éblouis.