« Ce soir-là, l’empereur d’Autriche donnait une grande fête en l’honneur du mariage d’une de ses filles… »

Assis à ses pieds, sur un coussin, je serrais entre mes doigts les écheveaux de laine, je cherchais le ton demandé, mais ne perdais cependant pas un mot du récit que faisait la voix un peu éteinte, toujours précise, qui me parlait des grands de la terre, de leurs amusements et des belles féeries où ils se complaisaient.

Mes parents s’en rendaient bien compte. A ce propos, maman fit même, un jour, à sa belle-mère de tendres reproches :

« Vous gardez vos souvenirs pour Ottavio ! nous en voudrions notre part et y trouverions autant de joie que lui, mais vous refusez d’évoquer le passé, chaque fois que nous vous en prions…

— C’est, ma chérie, répondit la vieille dame, que, m’adressant au petit et à lui seul, je puis me rappeler le passé dans tout son éclat, avec ses plus belles couleurs et cette fraîcheur qu’il n’a eue peut-être qu’à l’instant même où je commençais à le vivre. Le reste : les ombres, les défauts, les vilains traits du monde où j’ai passé, ne regardent pas un enfant et ne l’intéresseraient guère. Il trouve tout simple de se promener dans un rêve perpétuel, de n’admirer que des merveilles : ses yeux sont purs. Vous faisant les mêmes récits, mes souvenirs se présenteraient d’autre façon et souvent j’en aurais de la peine, au lieu que, parlant à Ottavio, je suis la première à trouver que tout est beau, gracieux, éblouissant. A ces moments, ma mémoire ne me fournit rien d’autre… Il comprendra bien assez tôt que, vénéré par son peuple entier un grand homme peut être quand même un méchant homme, une femme très belle, adorée par tous, une femme méchante. — Lorsque, plus tard, il se souviendra de sa grand’mère, je ne veux pas que ce soit par moi qu’il ait appris la vanité des choses et qu’il ait su qu’un décor de théâtre examiné de trop près n’est certes pas un joli spectacle. »

Je fus très ému quand, un soir, à Paris, bien des années plus tard, ce propos de bonne-maman me fut répété. Les histoires qu’elle me contait à moi me tenaient dans le ravissement. Elle parlait d’une voix reposée, très douce à entendre, et parfois un sourire spirituel animait le vieux visage ridé. Je me sentais heureux de rester immobile, assis à ses pieds, tandis qu’elle travaillait à parfaire quelque motif de tapisserie sur un encombrant métier dont craquaient les vis et les jointures.

La voici qui me distrait par une anecdote familière où j’entre sans peine, comme chez moi, un jour que je me suis réfugié auprès d’elle, craignant une semonce de mes parents.

« Allons ! ne te désole pas, Ottavio ! C’est très mal d’avoir fait un tour au jardin quand tu aurais dû recopier ta dictée, mais je ne pense pas que ton père te gronde beaucoup. Moi aussi, jadis, je fus paresseuse… Mais oui ! ta bonne-maman avec son bonnet et ses lunettes a été une petite fille, et quand il me fallait travailler, souvent je préférais autre chose.

« A l’époque où j’apprenais à danser, il arrivait parfois que l’on ne pût m’accompagner au cours. Mon père s’absentait fréquemment, ma mère donnait des leçons de harpe dont elle jouait à ravir ou faisait de la broderie qu’elle cherchait à vendre. Nous n’avions pas de domestique.

« Je partais donc seule et, j’ai honte de te l’avouer, Ottavio, quelquefois je n’allais pas bien loin ! Je flânais avec mes petites camarades, j’admirais les magasins, les fleurs, les beaux uniformes des officiers de la garde… Cela se passait à Vienne, la capitale de l’Autriche. A mon retour, je faisais de gros mensonges, mais comment ne m’aurait-on pas crue ? Danser, ça donne toujours très chaud : il faut changer de linge… J’avais donc soin de mouiller à la fontaine celui que je rapportais dans mon cabas. Alors maman m’offrait à boire une tasse de bouillon ou un verre de vin de Bordeaux, pour que je ne prisse pas froid… Non, Ottavio, tu ne dois pas rire : c’était très mal… »