Mais elle riait avec moi.
« Je mentais aussi d’autre façon.
« Quand des amis venaient passer la soirée chez nous, on ne manquait jamais de me faire danser, ce qui m’amusait beaucoup. Alors je composais des pas, des danses au gré de ma fantaisie et disais que mon professeur me les avait enseignés. Je ne sais vraiment trop ce que j’exécutais devant nos amis rassemblés, mais souvent je les voyais pleurer, ce qui me rendait toute fière. Je dansais aussi quand maman jouait de la harpe ; l’inspiration me venait d’après le sentiment de la musique, comprends-tu, mon petit ? et, plus tard, cela m’a beaucoup servi pour varier ma danse. N’empêche que, petite fille, je disais toujours que je répétais la leçon du professeur, afin d’arrêter la critique. Cela, Ottavio, était très vilain car, en somme, je manquais de courage…
« Et puis, un jour, ce fut le vent qui m’apprit à danser. Tu entends bien ? le vent ! Il soufflait fort. J’eus grand’peine à traverser la terrasse de notre maison. Il me jetait à gauche, il me jetait à droite ; je crus tomber, j’étais furieuse et ne pouvais avancer, quand, tout à coup, je pensai que ces mouvements saccadés et brusques manquaient de grâce. J’essayai donc de m’arranger avec le vent, de m’allier à lui, de le tromper en l’occupant à souffler sur mon châle, de me faire pousser, tandis que j’esquissais une glissade, de tourbillonner moi-même, à ses côtés, comme s’il me servait de danseur, et soudain de le fuir en me mettant à l’abri du coin de la maison d’où je le narguais à mon aise.
« C’était l’idée d’une danse nouvelle. J’en fis, dix ans après, un pas qui fut célèbre, quelque temps, à l’Opéra de Paris et me valut les compliments de toute la cour. Il s’intitulait « Nymphe perdue dans le vent ».
— Encore, bonne-maman ! Encore !…
— Et, maintenant, va recopier ta dictée. »
III
Un jour, je rencontrai Pamphile.
Le bois de pins qui monte au flanc de la colline est un lieu choisi pour les courses, les jeux, les longues méditations et les rêves. Coupé d’abord d’une longue allée plus spécialement dévolue aux promenades quotidiennes de bonne-maman, il m’appartient au delà où commence proprement mon domaine. Je m’y sens libre et si quelque personne aimable, en visite chez mes parents, demande à me voir, « Ottavio est dans le bois » passe pour une réponse suffisante et coupe court à des recherches indiscrètes, d’ailleurs malaisées.