Pamphile m’a ouvert de ses mains un peu noueuses une porte qui, sans lui, serait restée fermée, et je revois avec plaisir son image ancienne, ses cheveux de teinte cendrée qui lui retombaient dans les yeux, son regard instable, son teint rubicond, son béret rouge. Il n’entrait jamais dans la maison ; jamais je ne le vis au jardin ni dans ma chambre : il ne quittait pas ce bois enchanté où tout se transposait de façon si belle et singulière, où l’ombre et le reflet, l’apparence fugitive et le plus bel écho prenaient leur vraie importance, comme la voix confidentielle des brises et le visage vivant de la fleur.

Pendant quelques années, Pamphile décora de mille dessins inattendus, de mille arabesques, cette toile de fond de ma vie quotidienne. Il fut en quelque sorte le maître et l’ordonnateur de mon esprit d’enfant. Le souvenir que je garde de lui, singulier et divers, n’éveille ni reproches ni regrets chez l’homme que cet enfant est devenu : je l’aime encore.

Pamphile ne me quitta pas brusquement, il s’éloigna en souriant, sans me faire de peine, ayant joué son rôle. J’habitai moins la campagne, d’autres influences se marquèrent en moi, et puis, un jour, lorsque je me pris sérieusement à lire, à me passionner de lectures, à tenir jusqu’à l’aube ma lampe allumée, afin de lire encore malgré de sévères défenses, Pamphile disparut pour de bon. Au cours de mes promenades solitaires, l’arbre me parut être un arbre, la source, une source, rien de plus, la mer, une plaine d’azur et de reflets, mais je ne distinguai plus ni la main faite de feuilles, ni l’épaule nacrée, ondoyante et nue, enfin le bruit lointain des vagues ne m’apporta qu’un chant liquide où je ne découvrais la voix de la sirène qu’en me rappelant de beaux vers.

IV

Aujourd’hui, toute la maison paraît inquiète ; on y marche à pas feutrés et rapides. Quelques murmures, un ordre donné, reçu, des portes ouvertes avec précaution, refermées aussitôt, sans bruit… Cette activité silencieuse me fait peur. Dans un couloir, j’ai rencontré la femme de chambre : elle semblait gênée.

Mes parents m’ont dit de rester au jardin, sans trop m’éloigner, pourtant. Je ne sais, dès lors, de quelle façon employer mon loisir. Oppressé comme avant un orage, rien ne m’intéresse. J’erre inutilement, je tourne autour de la maison. Quand je me suis penché sur la fenêtre de l’office, c’est à peine si Rose m’a dit bonjour. Le jardinier ne me fait pas un meilleur accueil : il s’occupe de ses framboisiers et ne répond que par monosyllabes. On me dédaigne à l’écurie. Alors je m’en vais, je tourne, je tourne comme un chien autour de cette maison hostile qui ne s’ouvre plus à moi.

Oui, je sais que bonne-maman est malade ; j’en ai du chagrin ; cependant, l’hiver dernier, elle souffrit d’un catarrhe et resta couchée près d’une semaine. A cette heure mon anxiété est toute différente : au juste, je me sens perdu.

Détresse d’enfant, peine dont la raison demeure obscure, qui se rapproche plus de l’effroi que de la douleur. J’aime mieux que Bianca ne soit pas venue ; d’ailleurs il n’en a pas été question. J’ai besoin de solitude et je souffre d’être seul. Nos jeux eussent manqué d’entrain. Une lourde paresse m’accable et, phénomène insolite, je m’ennuie.

Je m’assieds enfin à ce coin de la terrasse d’où l’on découvre la mer, mais ce n’est pas la mer que je regarde : je regarde à mes pieds un tas de cailloux, j’y prends des pierres, une à une, et tâche de composer des dessins sur le sable. Cela fait passer le temps.

Le soir tombe. L’heure que j’aime est venue, où l’on reconnaît mal les choses, où l’on s’imagine qu’elles sont autres, où l’on achève sa journée en un délicieux mystère si fertile en surprises, mais cette heure je ne la reconnais pas. J’ai froid ; j’ai froid d’être seul ; j’ai froid en moi-même. Ce mur, là-bas, est trop clair, ce bouquet d’arbres trop noir et le grand trou violet où la mer s’endort est trop profond. — Ah ! si la honte ne m’en empêchait, je pleurerais volontiers pour me réchauffer le cœur !