J’aimais déjà beaucoup mon père, mais je crois que ces paroles qu’il prononça, le soir où mourut sa mère, firent plus pour me lier à lui que toutes ses intelligentes et tendres bontés.

V

Maintenant, c’est de toi que je voudrais parler, de toi, maman… mais saurai-je ?

De ce que je dois à mon père, je me rends assez bien compte ; il n’en va pas ainsi pour maman. Lorsqu’un problème se présentait que je ne pouvais soumettre à mon père, sans doute parce qu’il était trop complexe ou d’exposition malaisée, c’est à elle que je m’adressais.

« Raconte ton histoire clairement, m’eût répondu papa. Quand j’aurai compris, je tâcherai de te faire comprendre, mais il faut que je comprenne d’abord. »

Maman ne demandait pas à comprendre d’abord : elle voulait seulement sentir comme moi et souffrir de ma perplexité, de ma peine. Elle n’y parvenait que trop bien ! — Refuge sûr où le vent du large ne parvient pas, où l’on s’apaise, où l’on reprend le goût des aventures et celui de les revivre.

Sitôt passées mes années d’enfance, je trouvai en ma mère une amie et, de même que, jadis, elle accueillait mes balbutiements confus, pour en démêler, par science du cœur, le sens obscur, de même, plus tard, elle sut écouter encore et bien entendre la confession brouillée de mes scrupules d’adolescent et de mes peines d’homme.

Dès que je parvins à me la représenter un peu, (ce fut d’ailleurs assez tôt,) je l’admirai. J’admirai la force d’âme qui lui permettait de tenir pour méprisables les inconvénients, les douleurs, la torture d’une santé brisée ; j’admirai sa gaîté courageuse, son rire jeune qui, vraiment communiquait la joie. Malade, elle se savait déjà guérie et tâchait d’agir en conséquence ; guérie, elle l’était aussitôt pour toujours et regardait l’avenir en souriant, sûre d’elle-même, sûre de lui. Noble leçon de vaillance… un enfant pouvait-il en sentir tout le prix ?

Ce n’était pas, chez elle, du stoïcisme, le mot seul lui eût déplu, encore moins cette résignation que les lois religieuses enseignent. Non : elle aimait de vivre, elle aimait la vie avec tant de ferveur qu’il lui paraissait tout simple de surmonter l’obstacle, de le nier au besoin… et de rire allègrement quand d’autres eussent pleuré. Elle partageait volontiers toutes les peines d’autrui, d’une âme indulgente ; elle n’admettait pour elle-même que les souffrances morales ; le reste étant du ressort des médecins et de son propre courage.

J’ai toujours remarqué chez elle un défaut manifeste qu’elle n’ignorait pas, qu’elle avouait, au besoin, en toute simplicité, qui participait, je crois, de l’essence même de son caractère : maman était injuste, naïvement, violemment injuste. Comme elle sentait avec passion, elle exprimait aussi avec passion ses sentiments ; elle savait détester comme elle savait aimer, de façon absolue. Papa lui objectait-il quelque chose, de même que je fis plus tard, elle accueillait le propos d’un air où l’irritation ni la stupéfaction ne se dissimulaient : positivement, elle n’en croyait pas ses oreilles. Si l’objection tenait bon, malgré sa vive défense, si l’on revenait patiemment à la charge, par d’habiles prières et des raisons précises, elle écoutait sans rien dire, renfrognée un peu, agitée en son for intérieur, mais résistant toujours. Puis, un soir, à la veillée, au cours de quelque causerie, elle revenait soudain à ce point litigieux qui semblait abandonné, pour achever le débat de façon assez inattendue :