« Ah ! c’est toi ! fit-elle, un peu effrayée.

— Je viens dire adieu à bonne-maman.

— Elle t’aimait bien, mon petit. »

Alors seulement, je regardai la morte. Je reconnus le cher visage tout ridé et l’expression de repos souriant que j’avais accoutumé de voir sur ses lèvres. Dormait-elle ? Non, certes, on ne dort pas ainsi. Je compris aussitôt que c’était là un autre sommeil. Je ne ressentais encore aucun chagrin. Cela devait être pour plus tard. Il me venait même au cœur une singulière douceur à considérer ainsi ma grand’mère morte. J’aurais voulu lui parler, mais je n’osais pas, sans doute pour ne pas effrayer maman une fois de plus. Alors je pensai qu’il fallait prier. En priant on parle ; c’est presque la même chose et personne ne s’en aperçoit. Je me mis donc à genoux, quelques instants, puis me relevai. Je baisai les vieilles mains froides, très froides sous le baiser… Où donc avais-je lu que les morts sont froids ? Je baisai le visage chéri et restai ensuite debout, sans bouger, en contemplation profonde. Je serais resté longtemps si maman ne m’avait dit à l’oreille, tout bas :

« Ottavio, tu devrais rejoindre ton père : il a peut-être besoin de toi. Il souffre beaucoup. Tu comprends, c’est sa maman qu’il a perdue. »

Elle m’embrassa et je sortis.

Mon père me fit asseoir tout près de lui, tout contre lui.

« Ecoute, Ottavio : nous allons rester ensemble. J’ai beaucoup de peine et il ne faut pas le montrer. C’est difficile. Tu m’aideras. Et puis, je dois recevoir un tas de gens qui se sont annoncés. J’aimerais mieux être seul, mais on ne peut pas faire autrement. Si tu veux bien, tu ne me quitteras pas de la soirée. Ça me console de t’avoir là, de te savoir là. Tu seras gentil avec les visiteurs. Ils viennent nous dire qu’ils ont aussi de la peine. Je me suis arrangé pour que tu dînes avec ta mère ou moi sur un coin de table et, plus tard, quand tu auras sommeil, tu me feras signe. Maintenant, je vais te laisser, un instant et monter chez maman. »

Il a dit « chez maman ». Il veut dire chez ma bonne-maman. C’est bien sa maman qu’il a perdue !

« S’il vient des gens, tu les recevras, tu les prieras de s’asseoir et tu leur expliqueras que je descends bientôt. »