Brusquement, une idée nouvelle surgit : les morts, on les emporte au cimetière, mais bonne-maman, on ne l’avait pas emportée, elle devait être encore dans sa chambre, au premier étage, couchée dans son lit, bien tranquille, comme si elle dormait… Je voulais la voir, tout de suite.

Mon père m’avait écouté en silence. Il ne répondit rien, d’abord, puis murmura d’une voix un peu confuse :

« Nous en avions déjà parlé. En somme, puisque nous te traitons en grand garçon et que tu désires dire adieu à quelqu’un que tu as beaucoup aimé, c’est ton droit de le faire. Tu trouveras ta mère là-haut. Ne la dérange pas. Je t’attendrai ici. »

Papa me regardait fixement. Ses yeux étaient pleins de larmes. Je le laissai à sa peine.

Une seule lampe éclairait la grande antichambre. Je m’engageai dans l’escalier sombre et le gravis à pas comptés… Comment serait bonne-maman ?… Couchée dans son lit, tranquille, ayant l’air de dormir, oui, mais morte… Je ne concevais pas cela ; je ne l’imaginais pas. Maintenant j’allais le voir.

Je montais de plus en plus lentement. Pourquoi l’ombre m’était-elle si désagréable ? pourquoi le silence me gênait-il à ce point ? Je n’avais pas peur : ce sont les petits imbéciles qui ont peur, la nuit. Je me sentais simplement troublé de façon affreuse, non de la nouvelle que je venais d’apprendre et qui ne m’atteignait pas encore, mais d’avoir vu les yeux de papa pleins de larmes. Je ne pouvais m’y habituer. La vision m’obsédait de ses yeux immobiles, tout baignés de pleurs qui ne tombaient pas le long des joues, qui attendaient peut-être que je fusse parti.

Je savais bien que l’on se retient de pleurer quand les larmes sont prêtes, mais je le savais pour moi seul. Que papa sentît de même, cela me chavirait. — Journée étrange où j’avais vu ces larmes de papa, ce sourire difficile de maman, lorsqu’elle m’appelait au jardin…

Une maison baignée dans la pénombre et le silence, un enfant qui monte l’escalier en comptant les marches, la cervelle pleine de pensées mal définies, de sensations brouillées… Enfin je me trouvai sur le palier, devant la chambre où il me fallait entrer.

Je poussai doucement la porte…

Maman était assise sur une chaise basse, au pied du lit, la tête appuyée dans ses paumes. Je vis bonne-maman couchée, les cheveux coiffés d’un fichu de dentelle, les mains croisées sur sa poitrine. Tout auprès, il y avait quelques fleurs : des roses prises au jardin. J’avais aperçu le fils du jardinier qui les apportait, quand je tournais comme un chien autour de la maison. Je m’approchai de maman.