Tiens ! Dalsant est d’une espèce différente ; ce Dalsant me plairait davantage.
Quand, le soir même, je racontai sans détours à mes parents l’effet que m’avait produit le discours de notre nouveau professeur, je fus grondé pour le peu de respect que je témoignais, honnêtement grondé, mais, comment dirai-je ? il y avait, sous ces paroles sévères, un semblant d’ironie amusée que je retins.
Les jours suivants ne changèrent pas grand’chose à mon impression première. M. Martin se montrait gentil, ennuyeux et facile. Jean Saltier, qui tenait la tête de la classe, eut bientôt une réputation méritée de bon élève. Dalsant le suivait de près, le dépassait souvent, travaillait en silence, ne s’occupait de personne et gardait toujours une expression absorbée, assez déroutante. Les quelques fois où il avait daigné jouer aux barres avec moi, j’admirai son entrain, sa vigueur physique. Cependant, en récréation, jamais on ne l’entendait rire d’un rire libre. Il jouait sans paraître beaucoup se distraire, si vivement qu’il se mêlât au jeu, et cela encore était pour moi une nouveauté. Il ne restait pas dans les coins, comme Saltier, à relire ses notes, il ne gardait pas cet air assidu et trop sage qui, chez Saltier, finissait par m’exaspérer : simplement, il dépensait son ardeur sur un mode sobre qui lui était personnel.
Hélas ! il me faut avouer qu’entre Saltier et Dalsant je faisais piètre figure. Je fus, à mes débuts, un élève médiocre et le restai. Je ne trouvai aucun intérêt à lire mes livres de classe ; le travail m’assommait : ces devoirs, ce latin dont on nous enseignait les rudiments austères, ces compositions, ces dictées, ces problèmes… funèbre emploi d’un temps précieux ! A la moindre occasion : passage d’une mouche, rais de soleil sous la porte, je m’évadais au loin, dans les bois, j’allais causer avec mon ami Pamphile, je regardais la mer et ses voiles… Là était la joie !
J’aurais volontiers bavardé avec mes camarades, à la sortie. Lequel choisir ? Saltier ne songeait qu’à plaire au maître, Dalsant se montrait si peu liant… les autres ne comptaient pas.
Je ne me sentais nullement malheureux, je supportais mon ennui, mais, en vérité, je m’ennuyais bien. Mes premières places furent peu brillantes : on ne pouvait me tenir au juste pour un cancre, d’ailleurs cela m’eût déplu ; je travaillais assez pour nager sans grands efforts dans les eaux moyennes ; je ne m’élevais pas davantage. M. Martin s’en désola plusieurs fois. Mon père le prit mal… oh ! très mal.
« Au moins, s’il était imbécile, on pourrait se faire une raison ! » dit-il à maman.
Puis, s’adressant à moi et me regardant droit dans les yeux :
« Tu n’es donc pas fichu d’avoir une bonne place ? »
Je réfléchis un moment. Très irrité, je me sentais rougir.